Carnet de voyage : Le pays profond vu du bateau

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Le bateau a une capacité de 130 tonnes de marchandises et de 344 passagers

En cette période d’insécurité, le voyage par le bateau est non seulement sûr mais c’est aussi un moyen formidable de découvrir l’arrière-pays. Au gré des escales plus ou moins longues

Soudain, s’offre à la vue du voyageur Mopti, otage des eaux. Pour arriver jusqu’ici, il a fallu avaler 640 km depuis Bamako par une route en très mauvais état. La Venise du Mali « est construite sur trois îles reliées entre elles par des digues au confluent du Bani et du Niger », décrit le poète.

Cette presqu’île a été fondée au XIXe siècle par des Bozos. Elle porte alors le nom de Sangha qui signifie « lieu de rassemblement ». Carrefour fluvial et commercial, Mopti est surtout un point de départ pour la découverte de l’arrière-pays, le Septentrion de notre pays hélas en mal de paix.

Nous sommes au tout début de la saison de la montée des eaux. Le mois d’août est surtout connu pour la soudure. C’est aussi le temps des grands bateaux qui assurent la liaison entre Koulikoro (60 km de Bamako), Tombouctou et Gao. La route est dégradée et dangereuse.

Le manque d’entretien et l’insécurité dissuadent les voyageurs. Les voies les plus sécurisées restent les airs et le fleuve. L’avion coûte cher. Alors, avec un soupçon de bon sens, le choix du bateau s’impose.

Au quai de Mopti, impossible d’éviter la cohue. En ce moment de psychose de Covid-19, autant être fataliste. Ici, le coronavirus semble lui-même résigné à se placer en quarantaine. Toutes les ethnies de notre pays semblent se donner rendez-vous à cet endroit pour faire du commerce.

Certains sont en transit pour d’autres horizons. à la foule des voyageurs et des commerçants se mêlent les porteurs de bagages, les gargotières, les artisans, les mendiants et même les petits voleurs à la tire. Tout ce beau monde a le même souci : la recherche du pain quotidien.

L’heure, c’est l’heure – Le bateau s’apprête à prendre le large en ce début de nuit. Destination Gao. « Le voyage prendra environ cinq jours », prévient le commissaire du bateau qui supervise le chargement de son navire. Et Tombouctou alors ? Dans deux jours, dit-il avec un brin de doute.

Cette précaution est de bon aloi pour qui connaît les conditions de la traversée avec un bateau d’un certain âge. Coïncidence heureuse, «Tombouctou », c’est le nom du bateau de la Comanav qui dispose d’une flotte de trois navires du même genre (les bateaux Kankou Moussa, Général Soumaré et Tombouctou).

Dans l’ensemble, le bateau tient la route ou plutôt le fleuve. Malgré son âge avancé (des années 80), le navire se bat au mieux de ses forces pour nouer le Sud au Nord. Des années et des années de bons et loyaux services. Le réseau électrique est peut-être en mauvais état mais il fonctionne.

Donc tout va bien. Un coup de balai ne ferait pas de mal aux cabines. Ce n’est pas le plus important. Les deux grosses machines de propulsion ont pris quelques rides et par conséquent sont devenues très gourmandes en carburant avec une consommation de 15 000 à 16 000 litres de gasoil entre Koulikoro et Gao.

Comparés aux passagers du pont, les occupants des cabines (chambres de bateau) font figure de privilégiés au regard de leurs conditions de voyage. Les premiers ont dû construire des abris de fortune avec des draps multicolores contre les intempéries sur le pont.  La pluie peut perturber leur quiétude à tout moment.

Le départ du bateau est annoncé pour 20 heures. Un quart d’heure avant, trois sifflets retentissent sur la berge. Les retardataires s’empressent pour gagner le bateau. Les derniers porteurs de bagages quittent le navire à grandes enjambées. Certains enfants, de mauvaise réputation, n’ont pas échappé au plongeon nocturne après le départ du bateau. Après tout, c’est le moindre mal.

L’heure, c’est l’heure. Une fois n’est pas coutume. Le bateau décroche à 20 heures pile. Tant pis pour les incorrigibles retardataires. Un passager, un brin superstitieux, jette une pastèque par-dessus bord : une offrande aux génies de l’eau pour une traversée sans encombres.

À la découverte du bateau – Le « Tombouctou » est commandé par le commissaire Amadou Tidiani Samaké, assisté d’un sous commissaire. Le premier s’occupe des aspects administratifs, commerciaux et financiers en plus des passagers VIP.

Le second, lui, s’occupe du fret et des passagers de la 3è classe.  La partie mécanique est logée dans la cabine des machines.

Trois gros moteurs propulsent le bateau à une vitesse moyenne de 10 km par heure. Au gouvernail, il y a trois pilotes. Assistés de matelots, ils se relaient toutes les 6 heures.

Leur cabine est contiguë au restaurant-bar géré par un prestataire privé. Tous les passagers de luxe, 1ere, 2e et 3e sont logés et nourris. Le bateau a une capacité de 130 tonnes sous cale et de 344 passagers.

Premier jour de voyage, premier accostage d’urgence. Aux portes  du lac Débo, un orage accompagné d’un vent violent soulève de hautes vagues. Le bateau est en difficulté en eau profonde. Le navire tangue. Panique à bord. Les passagers se mettent à l’abri de la pluie qui tombe sur le lac.

Le commissaire du bateau a rapidement ordonné un accostage d’urgence au milieu d’une bourgoutière, pour laisser passer la tempête. Quelques heures plus tard, l’orage cesse. Le bateau met à nouveau turbo.

La Covid-19 en quarantaine – En termes de lutte contre la Covid-19, aucune mesure sanitaire n’est exigée à bord. Le virus est, comme prié de se mettre en quarantaine. Le seul flacon de gel hydroalcoolique est visible au fond du bar principal. Pas un seul passager ne porte un masque de protection.

Ni même le personnel naviguant qui s’est contenté de placer un dispositif de lavage des mains posé à droite sur le pont supérieur juste avant l’accès au restaurant. Là encore, il semble ignoré par les passagers qui ne s’en servent qu’après un repas. à la décharge de la compagnie, l’observation des gestes barrières contre la pandémie est d’abord une question de conscience individuelle. Mais, gardons-nous de faire l’avocat du diable.

Pour la sécurité à bord, un  détachement de l’Armée assure la garde. Son nombre n’est pas connu mais sa capacité de feu est suffisante pour dissuader d’éventuels malandrins. Dans le bateau, il arrive à ces éléments d’intervenir pour imposer l’ordre et la discipline notamment le temps des escales. Les soldats découragent les petits voleurs par leur présence.

« Hier soir, avant d’arriver à Mopti, on nous a tiré dessus. Et nous avons riposté », raconte fièrement un militaire venu étancher sa soif au bar. En réalité, après vérification auprès du commissaire, il s’agissait plutôt d’un tir de sommation d’une position militaire qui signalait sa présence au passage du bateau. Notre soldat a tout de même du mérite.

Les militaires occupent des points stratégiques à bord. Cela leur permet de répondre aux tirs ennemis en toute circonstance. Le Macina, au Centre, est une zone rouge sur toutes les cartes géostratégiques qui se respectent. Tout comme le Nord de notre pays.

L’ennemi, lâche, n’a aucun visage. Il peut surgir d’un bois, de derrière une dune et ouvrir le feu. Il se dit que ce sont des « Talibé » ou de petits bergers qui ont juste appris à appuyer sur la détente et à mourir pour Dieu. De cette manière, leur dit-on, ils atteignent la félicité par un boulevard qui mène tout droit au paradis. Sans aucune forme de formalité.

« L’avantage d’avoir des militaires à bord est la dissuasion. Si le bateau est attaqué (il touche du bois), ils sont suffisamment équipés pour riposter », confie Moussa Traoré, un passager. Le commissaire principal craint à chaque instant une attaque terroriste. « Nous avons plus peur du Centre que du Nord. En 2017, j’étais à bord quand, vers 11 h 30, le bateau a essuyé des tirs nourris. Heureusement, aucun blessé », raconte le commissaire du bateau.

Un paysage époustouflant dans le Débo – Le lac Débo donne une impression visuelle d’un bout de paradis. Le bateau traverse des tapis de bourgoutière qui ondulent à son passage dans une splendide chorégraphie. Tout au long du Delta, ce cadeau divin est offert aux bergers qui y nourrissent le bétail quand l’eau se retire.

Ces espaces gérés par les « Joro » sont marchandés à prix d’or à cause des nutriments du « bourgou » qui donnent du lait en abondance et de l’embonpoint au cheptel. Sans besoin d’entretien régulier, ni d’engrais chimiques, ces herbes se régénèrent naturellement, par la magie de la biodiversité, avec l’arrivée des eaux qui remplissent le lac Débo.

C’est en traversant ce décor époustouflant que le petit déjeuner est servi à bord. N’ont droit à ce confort que les passagers de 1ère et 2è classes. Ce n’est pas le grand luxe, juste un bol de café et un bout de pain sec. C’est déjà ça ! Ceux qui ne sont pas satisfaits de ce mets quelque peu frugal peuvent toujours arrondir les angles avec le poisson de Akka, première escale du « Tombouctou » depuis le départ de Mopti la veille.

Akka, bourgade du poisson bon marché – C’est affamé que le voyageur arrive à Akka, petite localité en aval du lac Débo. à défaut de quai, le bateau s’approche prudemment des berges pour permettre aux passagers de commercer avec les populations qui proposent du poisson grillé bon marché.

Les conditions d’hygiène ne sont pas les meilleures. Mais, on fait avec les moyens du bord. Avec un budget de 500 Fcfa, il y a de fortes chances d’avoir une bonne carpe à se mettre sous la dent.

Les petites pirogues s’accrochent imprudemment au navire pour permettre aux commerçantes de tous âges de vendre leurs produits. Quelques marchandages et le deal est conclu pour Fatouma qui vient de s’isoler avec un gros poisson grillé. Elle se met à avaler sa nourriture avec appétit. Après avoir honoré son repas, elle l’arrose de quelques gorgées d’eau contenue dans un sachet acheté à 25 sous.

Et voilà Niafunké d’Ali Farka ! – En début de soirée, se dévoile Niafunké, la localité qui offrit à la terre un virtuose du blues authentique, est nichée au bord du fleuve après le Débo en allant dans le sens du courant. Ali Farka y est né en 1939. C’est ici qu’il a appris à jouer à la guitare avant d’aller à la conquête de la planète par son art.

Le DJ du bateau a une belle inspiration d’animer le quai avec le morceau du triple Grammy Awards, « Hawa dolo lo ».

L’escale de Niafunké est une nécessité absolue pour la compagnie et les populations lorsque l’on voit la quantité de marchandises qui descend du bateau. Les entrailles du navire constituent un grenier gigantesque. Pour desservir les localités lointaines, rien de mieux et de plus sûr que le bateau qui transporte des matériaux de construction, des céréales et beaucoup de médicaments.

L’anecdote du voyageur somnambule – Dans le restaurant, le commissaire du bateau raconte une scène qui a failli tourner au vinaigre. Il y a quelques années, dit-il, un passager est tombé dans le lac Débo pendant son sommeil. Heureusement, le miraculé s’était instinctivement accroché à un pneu solidement attaché au bateau pour lui servir de protection contre le béton des quais.

Au premier jet de phare, narre-t-il, l’individu est localisé et repêché. Interrogé, il aurait répondu qu’il rêvait d’être en train de nager quand il a soudain sauté à l’eau. Le somnambule a donc échappé à une mort certaine. Raconter cette anecdote n’est pas anodin.

Le commissaire tient à montrer la responsabilité et le stress de l’équipage à bord. « Certains passagers sont indisciplinés. Ils sont réfractaires aux consignes de sécurité dont le respect garantit la sécurité de tous », regrette le responsable du bateau.

Cap sur Tombouctou … – Après un bref arrêt à Tonka connu pour ses généreux morceaux de viande grillée et Diré, cap sur Kabara, porte d’entrée de Tombouctou. C’est ici notre destination. Le bateau, lui, poursuit sa route dans le sens du courant du fleuve jusqu’à Gao. Lentement mais sûrement, le « Tombouctou », fend le fleuve Niger avec élégance.

Avertissement : il n’est pas fait pour les voyageurs pressés. Pour un agenda serré, optez plutôt pour la flotte légère de la compagnie, ces petits bateaux à faible tirant d’eau qui sont au moins trois fois plus rapides.

Le « Tombouctou » est lent mais il permet de profiter du paysage verdoyant du lac Débo, de la chorégraphie des bourgoutières, du spectacle saisissant des hippopotames heureux de Diré. à bord, on croise du monde. Les personnes de tous sexes et tous âges s’entremêlent. Point de protocole.

Le temps d’une traversée, on pardonne à celui qui vous bouscule. On accepte celui qui joue de la musique et on discute avec l’inconnu. Entre les cris des enfants, les quintes de toux d’un malade et les causeries des voisins, chacun prend son mal en patience.

Une fois à Kabara, la porte de Tombouctou s’ouvre. Passés les différents postes de contrôle, le voyageur y entre pour découvrir une cité fantôme qui ne tient plus que par son passé glorieux. Et surtout la résilience d’un peuple qui a appris à s’adapter à son nouvel environnement et accepter le sort à lui réservé par le destin. Le fatalisme est une formidable thérapie collective.

La joie de vivre a pris congé lorsque l’insécurité s’y est installée. Le tourisme nourricier n’est plus qu’un bon vieux souvenir. De petits aventuriers, princes de circonstance du fait de l’argent de la drogue et du commerce illicite, paradent dans les ruelles tortueuses tracées il y a des siècles à bord de 4×4 de dernière génération. Mais ce propos est une autre histoire qui mérite également d’être contée.

Ahmadou CISSÉ
Envoyé Spécial

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