Chronique : AU FOOT, COMME À LA GUERRE (suite)

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Sur un autre continent, en Amérique centrale, le même phénomène fut constaté par certains même si, l’évocation de la « guerre du football », qui a opposé le Honduras au Salvador en 1969, dans l’ouvrage « La Guerre du foot et autres guerres et aventures », de Ryszard Kapuscinski (‘Le Monde diplomatique’, juillet 2003) ne fait pas l’unanimité. Selon les opposants à cette thèse, dont un certain Philippe Le Lann, de Talence, qui écrit dans une tribune publiée par ‘Le Monde diplomatique’ d’août 2003 : « s’il est vrai que, dans le temps, ce conflit que les historiens centraméricains appellent plutôt le conflit entre le Honduras et le Salvador ou bien la « Guerre de cent heures » (par exemple James Rowles ou Marco V. Carias) a eu lieu quelques semaines après les phases éliminatoires pour le Mundial de 1970, il est absurde voire méprisant ou raciste de perpétuer la croyance que ce motif, malgré les incidents réels autour des matches, ait pu à lui seul provoquer un conflit causant 6 000 morts au Honduras ».
Il replace ce conflit dans le contexte historique, géopolitique (la révolution cubaine et la hantise de son extension en Amérique centrale), économique (la création du Marché commun centraméricain inspiré par les Etats-Unis et qui se révéla très favorable au Salvador, déjà industrialisé, au détriment du Honduras gravement sous-développé) et surtout démographique. En fait, à l’époque, la population rurale active au Honduras comprend 20 % d’immigrés salvadoriens non concernés par la réforme agraire qui commence alors timidement au Honduras et qui sont, de surcroit, menacés d’expulsion vers leur pays très densément peuplé (123 habitants au kilomètre carré en 1961, pour 17 au kilomètre carré chez leur voisin).
La rencontre du football et de la guerre connaît aussi de belles histoires comme la Trêve de Noël qui, lors de la Première Guerre Mondiale, avait permis, l’espace d’une froide soirée de décembre, aux soldats de la ligne de front de fraterniser autour notamment d’une partie de football, a donné lieu, en décembre 2014, en Flandres, à une commémoration en présence de Michel Platini, alors président de l’Union européenne de football association (UEFA).
TRÊVE DE NOËL – C’est à Comines-Warneton, en Belgique, que l’ancien meneur de jeu de l’équipe de France avait tenu à se rendre pour dévoiler une sculpture, commandée par l’UEFA et destinée à commémorer le rôle particulier joué par le football lors de la trêve survenue le jour de Noël 1914. Ou comment, il y a plus cent ans, des soldats opposés sur la ligne de front ont choisi de baisser leurs armes, entonné des chants de Noël et commencé à jouer au football.
« Nous sommes ici, unis, pour célébrer ce moment émouvant de fraternisation et d’amitié qui nous rassure sur notre humanité commune. Je trouve particulièrement émouvant d’imaginer ces jeunes hommes qui, il y a cent ans, ont trouvé dans le football un langage commun pour exprimer leur fraternité », avait notamment déclaré l’ancien patron du football européen.
Il est, lui-même mobilisé dans un film de quatre minutes, produit par l’UEFA, dans lequel Platini, mais aussi Sir Bobby Charlton, légende du football anglais et de Manchester United, Didier Deschamps, entraîneur de l’équipe de France, et Paul Breitner, ancien international allemand et joueur du FC Bayern Munich, narrent cette page d’histoire méconnue, mais d’une brillante humanité. Tous alors en activité, Wayne Rooney, Hugo LIoris,Bastia Schweinsteiger et Philipp Lahm ont accepté de lire les lettres des soldats qui, ce soir-là, ont décidé de fraterniser.
Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire du football, on peut noter que la politique nationale comme internationale, la diplomatie et les relations internationales ne sont jamais loin de cette discipline. Quand l’Uruguay avait profité de la première édition de la Coupe du monde, en 1930, pour doper le patriotisme, l’Italie de Benityo Mussolini, pour sa part, lors de la 2e édition, en 1934, passe à un niveau supérieur dans la propagande, en utilisant le football. Pour Mussolini, cette Coupe du monde organisée en Italie est une aubaine pour faire la promotion du régime fasciste. Les deux principales enceintes sportives qui accueillent les matches, à Rome et à Turin, sont baptisées sans sourciller respectivement stade du Parti fasciste et stade Mussolini, et les chemises noires – les miliciens du Duce – font office de stadiers et encadrent les spectateurs… « Le but ultime de la manifestation sera de montrer à l’univers ce qu’est l’idéal fasciste du sport. », avait dit Giorgio Vaccaro, le président de la Fédération italienne qui annonçait ainsi l’ambiance.
L’Autriche, le pays de Mozart, qui a défait la France 3-2, était l’un des épouvantails de ce tournoi et comptait dans ses rangs l’un des premiers héros tragiques du football : Matthias Sindelar. Surdoué de la balle au pied, il est l’une des principales attractions de cette Coupe du monde. Son équipe s’incline en demi-finale face à l’Italie (défaite 2-1). Deux ans plus tard, l’Autriche est annexée par Adolf Hitler, qui fait alors incorporer les footballeurs de ce pays dans la sélection allemande. Mais Matthias Sindelar ne sera pas intégré à la Mannschaft, car il est juif. En cavale, il fut retrouvé mort dans sa planque en 1939 dans des circonstances jamais élucidées.
Il en fut ainsi, également, de l’utilisation du football à des fins de politique internationale, après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au début des années 90, quand le monde devint bipolaire, partagé entre le bloc de l’Ouest, sous le leadership des États-Unis, et le bloc de l’Est dominé par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les deux blocs se livraient un affrontement global, politique, idéologique, militaire et économique en Europe et dans le monde, « le football n’a pas échappé à cet affrontement : terrain de confrontation de puissances rivales, enjeu politique important, défenseur de l’idéologie revendiquée, le football, pendant la seconde moitié du XXe siècle, s’est mis à l’heure de la guerre froide », écrit Jean Exilus sur pkfoot.com.
FOOTBALL ET GUERRE FROIDE – Force est de constater que dans la plupart des pays du Bloc de l’Est, le sport a été un élément essentiel de la politique nationale mis au service de l’idéologie défendue dans le cadre de l’affrontement Est-Ouest. Le football n’a pas échappé à cette utilisation. Certains régimes et gouvernements communistes ont ainsi appuyé les équipes nationales de football dès le début de la Guerre froide, leur permettant de connaître un Age d’or censé démontrer la supériorité du marxisme-léninisme. L’équipe de football d’URSS offre une belle illustration de cette approche. A rebours de leur analyse marxiste présentant les compétitions internationales comme des rencontres bourgeoises d’Etats capitalistes et impérialistes, les Soviétiques vont engager leur équipe de football dans les grandes compétitions internationales au début des années 50. L’équipe d’URSS va, dès lors, tutoyer les sommets, et ce jusqu’à la Détente des années 70.Aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1956, l’URSS remporte la médaille d’or du football en battant la Yougoslavie en finale (1-0). Quatre ans plus tard, en 1960, l’URSS frappe un grand coup sur la scène européenne en remportant la toute première édition du Championnat d’Europe des Nations de football, en battant la Yougoslavie en finale (2-1 a.p.). Les joueurs majeurs de cette glorieuse équipe soviétique, qui aujourd’hui encore inspire une certaine fascination, ne sont plus de simples joueurs de la sélection, mais de véritables symboles du prestige que veut projeter le régime soviétique, symboles incarnés par des joueurs tels que le portier Lev Yachine, le seul gardien de but à avoir reçu le Ballon d’or à ce jour (en 1963), le milieu de terrain et capitaine Igor Netto, le meneur de jeu Slava Metreveli, ou encore les attaquants Viktor Ponedelnik et Valentin Ivano.
L’Euro 1960 est le seul trophée d’envergure remporté par l’URSS, mais la sélection soviétique affiche de bons résultats lors de toutes les compétitions internationales entre les années 50 et les années 70 : quarts de finale de la Coupe du Monde en 1962 et en 1970, demi-finale de la Coupe du Monde en 1966, finale de l’Euro en 1974 et 1972. Cette permanence de l’ « Armée Rouge » au plus haut du football, qui ne se reproduira plus, a revêtu une forte connotation idéologique censée démontrer la supériorité du marxisme-léninisme sur le capitalisme. Mais cela a parfois pu se retourner contre l’URSS, particulièrement lors des affrontements lourdement politiques et symboliques contre la République Fédérale d’Allemagne, contre laquelle l’URSS s’incline en demi-finale de la Coupe du Monde en 1966 (2-1), puis en finale de l’Euro en 1972 (3-0), une défaite qui marque la fin de l’âge d’or du football soviétique.
Certains Etats satellites de l’URSS ont également poursuivi cette politique consistant à mettre le football national au service de l’idéologie communiste. La Hongrie, par exemple, a suivi la même trajectoire. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste, officiellement proclamé en 1949, s’appuie largement sur le football pour reconstruire un pays portant encore très largement des cicatrices des deux occupations successives de la Wehrmacht allemande, puis de l’Armée Rouge soviétique. Mais très vite, cette politique de reconstruction nationale cède la place à une politique de promotion idéologique du régime communiste, laquelle permet à la Hongrie de disposer de footballeurs de classe mondiale. Entre 1949 et 1956, la sélection hongroise, entraînée par Gusztáv Sebes, composée de footballeurs exceptionnels, connaît un âge d’or incroyable, grâce à une génération de joueurs extrêmement talentueux, tels que Ferenc Puskás, Zoltán Czibor, Sándor Kocsis, Nándor Hidegkuti, József Bozsik.
Une lecture historique de l’idylle entre football et armée, révèle, par exemple, qu’en France, au départ, le football est destiné à remonter le moral et entretenir le potentiel physique des troupes enlisées dans la guerre de tranchées. De jeunes officiers pédagogues, reprenant l’initiative de quelques soldats, eurent l’idée de recourir au sport, dès le début de 1915. Pour les Poilus, issus majoritairement du monde rural, ce fut l’occasion de toucher pour la première fois un ballon de foot.
Moussa DIARRA

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