Colonisation et résistance africaine : La guerre sainte de Cheick Moussa Aminou

0
313

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1949, Cheick Moussa Aminou, un disciple de Cheick Hamahoullah de Nioro, dans sa mosquée à Ouani, son village natal, défie l’autorité coloniale française. Il tint tête pendant toute une journée avant d’être blessé mortellement. Il devait avoir entre 43 et 45 ans. Depuis, ce haut fait symbolique est tombé dans les oubliettes. Aujourd’hui, à un moment où la religion musulmane est devenue un vecteur politique d’affirmation, il importe de revisiter les annales.

Entre Bourem et Gao, le village de Taboye, cet endroit où le majestueux Issa Béro, le Niger, prend la forme d’un coude. À quelques encablures, Ouani, haut lieu du patrimoine culturel songhoy depuis Sonni Ali Béro, est à soixante bornes de Gao. C’est là que Moussa Aminou, qui passera à la postérité, sous le nom de Cheick Moussa Aminou a vu le jour, probablement entre 1905 et 1907.

Dr Ibrahim MAÏGA

Sa vie, son parcours intellectuel et social nous sont contés par David Robinson et Jean-Louis Triaud dans leur livre commun intitulé : « le temps des marabouts. Itinéraires et stratégies islamiques en Afrique occidentale française v. 1880-1960 » (, Collection : , 1997). Cette œuvre conjointe est solidement complétée par Réné-Luc Moreau, dont l’article « Les marabouts de Dori ». ( Année 1964 pp. 113-134) est une incursion véritable dans la relation que les chefs religieux musulmans ont eu avec l’administration coloniale dans le cercle de Dori, l’actuel Burkina Faso. Hamidou Diallo, a écrit « Moussa Aminou, le « mahdi » de Ouani », ( une contribution qui complète les informations précédentes.

Si Moussa Aminou est un natif de Ouani, son ancrage s’est déplacé à Dori. Il y a suivi très tôt son maître Al Hassan Halilou. À Dori, il passe pour être un peul de Gabéro (dans la Région de Gao), mais il est de culture songhoy. Lui-même se trouve des origines arabes, précisément chérifiennes. Il revendique une filiation avec le Prophète Mohamed (PSL). Son patronyme Haïdara vient pour étayer ce fait. Ses aïeux auraient quitté Bagdad pour venir s’installer sur les berges du Niger. Il se fait appeler « Cheick Moussa Ben Mohamed Lamine » (rapporté par Vincent Monteil in « Un visionnaire musulman sénégalais (1946-1965) », Archives de Sciences Sociales des Religions, 1965).

Dori, à l’époque, était un grand centre commercial et intellectuel qui attirait naturellement les notabilités du Septentrion malien, nigérien et voltaïque, notamment le Liptako Gourma. Outre l’enseignement de son maître initial, il s’instruit auprès d’Aloudiatou Diallo. Il finira par épouser sa fille Kadididia de laquelle il aura trois garçons. C’est à Dori qu’il prend la décision d’adhérer à la tidianiyya. Il aurait pu se faire initier par un représentant attitré sur place, mais il se rend à Koumassi où venait d’arriver Cheick Mouhammad al Mouktar, originaire du pays de Missira, l’Égypte. Celui-ci lui « donne » le wird, l’invocation suprême. Mais apparemment, il ne se satisfait pas de cette formation initiale. Il se rend à Nioro, la capitale de Cheick Hamaoullah, un autre grand nom de la même école, pour approfondir sa connaissance dans la voie de Cheick Ahmad Tidiani. Il est humble et soumis. Ici, on le connaît sous le nom de « Moussa Chérif ». Cheick Hamahoullah en fait un de ses moukadam, son représentant attitré pour l’ensemble des cantons du Liptako et de l’Oudalan.

L’EXPANSION DU HAMALLISTE À DORI

Nous sommes au début des années 1930. Cheick Aminou va joindre ses efforts à ceux de Boubacar Kandido, Boubacar Sawadogo et Abdoulaye Doukouré pour faire connaître la tidianiya. Ils auront beaucoup de réussites et de grandes satisfactions. La progression des adeptes de Cheick Hamaoullah est si perceptible que l’administration coloniale s’en inquiète. Leur présence est pour la première fois relevée dans un rapport du commandant de cercle qui parle d’un « petit groupe de peul onze grains ».

Dix ans après, la communauté est incontournable. Elle devient ainsi une cible. Boubacar Sawadogo sera interné arbitrairement à Tombouctou en 1943. L’internement était une mesure abusive qui permettait à l’autorité coloniale d’éloigner tous ses adversaires. Abdoulaye Doukouré a été condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1941. Il sera gracié en 1948.

Dans une « note » à l’adresse de ses supérieurs, à la date du 8 octobre 1940, le commandant de cercle de Dori écrit que « les adeptes du Hamallisme veulent surtout renverser l’autorité des chefs et des marabouts traditionnels ». Il argumente son propos en mettant en avant certains faits des talibés hamallistes. Ainsi, évoque-t-il, la pression mise sur un marabout de l’Oudalan qui n’a dû son salut qu’en adhérant à la tidianiyya. Il revient sur le cas du village de Yagha, où tout le monde est devenu hamalliste. Le commandant de cercle de Dori ne s’arrête pas là. Il donne les motifs du succès des hamallistes. Ce succès, pense-t-il, vient de ce que cette confrérie est non-conformiste et se démarque de la « voie » des chefs coutumiers. Le hamallisme, soutient-il, prône une certaine égalité et se présente comme un mouvement de libération sociale.

Le tableau est le suivant d’après le « Rapport politique de Haute Volta, 1949 » : « Les anciens captifs des peuls, les Rimaibés, haïssent les nobles, et tout autant l’orthodoxie musulmane qui les a pliés au joug du maître. Ils ont un réel désir de s’approprier les troupeaux de leurs maîtres : on comprend que hamallistes et RDA soufflent constamment sur ces passions ». La même situation prévalait chez les Bellah de l’Oudalan, anciens esclaves des Touaregs. (Rapport politique du Niger, 1947).

Ce n’est pas tout. Dans la description des faits, l’administrateur donne les grandes tendances de la carte religieuse locale. Il écrit : « On assiste à Dori à un lent mais constant mouvement de purification de la foi musulmane et de sa pratique : tantôt sous l’influence de l’Islam malien, tantôt sous celle de l’islam nigérien (Sokoto et Kano), mais surtout semble-t-il, sous l’influence des pèlerins de retour de la Mekke et des pays arabes. C’est ce qui explique son inspiration intégriste dans la ligne du Wahabbisme et des Frères musulmans. Les confréries risquent alors de perdre de leur rayonnement ; des notables ne se cachent pas pour prôner leur attachement au seul coran ».

Moussa Aminou est justement une des parties prenantes de l’émancipation sociale. Parallèlement à son accomplissement religieux, il devient de plus en plus critique vis-à-vis des colonisateurs. Il a cultivé et multiplié les « retraites spirituelles » en même temps qu’il écrit et documente ses principales activités. Moreau Réné Luc a retrouvé son « Journal », après la bataille de Wani. Il y lit l’image d’un guide sûr de son fait, investi d’une mission, et surtout convaincu qu’il est «  le saint de son temps », « la voie du salut ».

Moussa Aminou a des rêves et des visions. Dans une des vues lumineuses, il est le compagnon de voyage du Prophète Mohamed (PSL). « Le prophète était sur un vaisseau et j’étais avec lui. Le navire courrait sur la mer sans pilote ; sur le rivage un chien aboyait après nous, il se tenait du côté du couchant et était de couleur jaune. Le prophète pria : O mon Dieu, ô mon Maître, je Te demande de libérer mon peuple de cette mer », traduit littéralement Moreau ; c’était la cinquième vision de Moussa Aminou d’un ensemble de soixante deux.

LES VISIONS DE MOUSSA AMINOU

Comment interpréter ce rêve ? Le chien jaune indiquerait les Européens ; Moussa est la réponse à Dieu. Vers 1945, Moussa Aminou est persuadé qu’il entend avec insistance une « voix ». « Tu es le Khalif de Dieu sur la terre et dans les cieux, tu es le Mahdi dans ce monde et dans l’autre », lui dit la voix, toujours d’après Moreau. C’est lui qui nous apprend que Moussa Aminou serait devenu le Mahdi. C’est encore dans un rêve qu’il voit le Prophète Mohamed lui donner un sabre, symbole de l’autorité. Le message est très clair. En voici les termes : «  Ne crains pas les chrétiens, Dieu te donnera la victoire sur eux… Moussa tu es mon vrai fils. Il faut que ta religion soit victorieuse de toutes les autres religions et que cesse l’autorité des chrétiens, pour que demeure seule l’autorité de l’Islam », entend-il du Messager.

Vincent Monteil a publié les visions de Moussa Aminou dans « Islam noir » (Le Seuil, Paris, 1964). Moussa consigne les ordres qu’il reçoit. Il est (dans ses rêves) tantôt avec Jésus ; tant avec l’archange Gabriel. Dans son rêve au numéro 86 (1945), il écrit : « j’ai vu NS Gabriel. Il me dit que Dieu l’avait envoyé. Nous nous élevâmes dans l’air et nous atteignîmes le Septième Ciel. À un Carrefour, Gabriel me dit : « prends ce chemin ». Je lui répondis : «  Gabriel, celui qui mange la nourriture de ce bas monde ne peut prendre ce chemin ». Et je pris l’autre. Gabriel en fit autant. Là-dessus je me réveillais. C’était le 16 Sha aban 1946. … »

Rien ne peut s’opposer donc à ce que Moussa Aminou accomplît sa mission. Pour cela, il retourne dans son bercail, à Wani, dans les années 1940. À cette époque, les adeptes de Hamalla sont les victimes d’une répression infernale, partout. Les évènements de Nioro qui ont vu la deuxième condamnation de Hamahoullah illustre cet acharnement colonial. C’est le moment où les hamallistes (près de 400 personnes) sont déportés dans des camps de travail à Bourem et Ansongo.

À Ouani, Moussa est studieux. Il se rend deux fois à Fez, sur la tombe de Cheick Ahmad Tidiani, en 1942 et 1947. Dans une fiche de renseignement à la date du 14 avril 1949, adressée au commandant du territoire militaire du Niger, dont relevait Gao, on lit que « par ses connaissances acquises surtout depuis 1942, Moussa Aminou était supérieur aux petits marabouts noirs et même peul, que l’on rencontre chez les sonrai et Zerma du Moyen Niger » (fiche de renseignement sur les incidents de Ouani, Niamey le 14 avril 1949).
Le 26 mars 1949, il déclare la guerre sainte. Dans son rêve, il se voit sur un cheval blanc. Il a en mire l’administration coloniale qu’il va attaquer à partir d’une base d’équipement qui travaillait au traçage d’une route. Il voulait marcher sur Gao avec l’espoir qu’en cours de route il sera rejoint par des combattants issus des villages qu’il devait traverser, nous disent les archives coloniales. Cette stratégie est consignée dans une correspondance de l’Administrateur commandant de Cercle de Gao à Monsieur le gouverneur du Soudan français en date du 31 mars 1940.

LES ÉVÈNEMENTS DE OUANI

Mais de quelle armée véritable disposait Moussa ? Il s’appuyait sur une centaine de talibés, armés de sabres, de lances, de poignards et de bâtons ! Sans aucune arme à feu, il pensait ainsi accomplir une guerre sainte. Dans ses notes, Moreau nous décrit le profil du combat connu sous deux noms : « la guerre de Ouani » ou « les incidents de Ouani ». Le commandant de Cercle de Gao est informé des évènements. Il prend contact avec Baudot, son homologue de Tombouctou et le chef de la Subdivision de Bourem. Une troupe est mobilisée en direction de Ouani, sous la direction du lieutenant Aubriol. La première explication se passe dans la nuit du 26 au 27 mars. Aubriol ne prend pas trop de risque ; il ordonne un repli.

Le lendemain, il est remplacé par le capitaine Gisserot venu avec un renfort conséquent : des hommes à bord de 16 véhicules, une soixantaine de tirailleurs, des mortiers de 60. Les hostilités ont débuté aux environs de 8 h 30 dans un combat inégal, avec le bilan suivant : 8 morts du côté de Moussa, 9 blessés et 28 prisonniers dont Moussa Aminou. Du côté des troupes coloniales, il y a eu trois Européens blessés, un garde-cercle et un goumier blessés. Moussa Aminou, lui-même est blessé mortellement au bras. Le 27 mars, entre midi et 14 h, il meurt. Le médecin des troupes coloniales, assimile cette mort à un suicide. Il consigne dans son rapport que Moussa Aminou a constamment ôté les bandages du pansement qui lui avaient été appliqués ; il grattait les caillots de sang de sa blessure provoquant ainsi une hémorragie. Le Cheick, écrit-il, ne « voulait pas survivre à sa défaite et à ses désillusions ».

Moussa a été donc capturé. Robinson et Triaud rendent compte du contenu d’un interrogatoire en ces termes : « le marabout interrogé immédiatement, avoua avoir déclaré la guerre aux Français sur l’ordre de Mohamed le Prophète qui l’avait visité dans la nuit du 25 au 26. Sa seule surprise et son seul regret étaient que les promesses d’Allah n’avaient pas été tenues ; que les fusils des Nazaras avaient lancé des balles au lieu de l’eau promise par Dieu et qu’il avait dû déplaire à Dieu par des fautes personnelles puisque celui-ci l’avait abandonné au moment du combat. Une partie de ses talibés et de ses soldats l’avaient abandonné lors de l’échauffourée de la nuit du 26 au 27 lorsqu’ils avaient constaté que les fusils tiraient et blessaient. Seul restait autour de lui les plus fanatiques prêts à suivre le marabout dans la mort sans aucun esprit de reddition ». (Correspondance de l’Administrateur commandant le Cercle de Gao à Monsieur le gouverneur du Soudan français en date du 31 mars 1949).

LES LEÇONS

Voilà pour la guerre sainte déclarée par Moussa Aminou ; guerre relatée d’après les seules sources coloniales. Le fait historique peut être décrypté. Moussa Aminou était un hamalliste libre. Cette détermination connue, il faut être circonspect sur son image perçue par ses adversaires.
Le colonisateur, dans sa paranoïa, a même vu dans les évènements de Ouani, une conspiration communiste, une manipulation ourdie par le parti Rassemblement démocratique africain.

Le RDA et le Hamallisme étaient d’accord qu’il fallait construire une société dépouillée des exactions des chefs locaux, qu’ils soient coutumiers ou religieux. À Dori, de l’époque, en effet, les chantres du RDA étaient également hamallistes.
L’administration coloniale a tôt fait de voir en le hamallisme un obstacle. Elle a déployé des efforts immenses pour le réprimer et le contenir.
Les évènements de Ouani en tant qu’éléments de résistance ne sont pas connus de nos compatriotes. Moussa Aminou reste encore une figure absente, comme beaucoup, de nos livres d’histoire. Il n’est pas encore tard pour travailler sur cette figure.

Dr Ibrahim MAÏGA

DOCUMENTS CONSULTÉS

David Robinson et Jean-Louis Triaud, Le temps des marabouts. Itinéraires et stratégies islamiques en Afrique occidentale française v. 1880-1960 » (éditions Karthala, Collection : Hommes et sociétés, 1997)
Réné-Luc Moreau, « Les marabouts de Dori ». (Archives de Sciences Sociales des Religions Année 1964 17 pp. 113-134).

Hamidou Diallo, « Moussa Aminou, le « mahdi » de Ouani », (Le temps des marabouts (1997).

Laisser une réponse