Conquêtes coloniales: La terrible bataille de Dosséguéla en 1892

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Sur la rive gauche du fleuve Niger a eu lieu, juste après l’occupation de Ségou, un violent accrochage entre l’artillerie coloniale et une ligue de populations locales. Cette sanglante confrontation a eu lieu dans le village de Dosséguéla, Cercle de Niono

En 1890, Archinard tombe sur Ségou et met en déroute le pouvoir et les troupes d’Ahmadou, le fils d’El Hadj Omar Tall. Victorieux, sans avoir véritablement combattu, l’envahisseur organise le démantèlement de la théocratie qui, dans la réalité des faits, n’avait pas une grande mainmise sur le territoire. Un an après, pour davantage affirmer la présence des troupes françaises dans un environnement encore incandescent, Archinard installe à Sinzani, Mademba Sy, son télégraphiste, à la tête d’un royaume viagier, c’est-à-dire un titre non transmissible. Au même moment, il installe à Ségou, « Kaarta Bodian », un massassi adversaire irréductible des bambaras de Ségou. Bodian Coulibaly et Mademba Sy, imposés, sans aucune légitimité, vont être contestés vigoureusement.

Pour ce qui est du « Sinzani Faama », Mademba Sy, il exerce son autorité sur un espace géographique qui couvre une grande partie de Monimpébougou, Kokry, Dioura et Sokolo. Dans cet espace, il devait collecter l’impôt, le « prix de l’âme », encourager la culture du coton, enrôler des tirailleurs et faire accepter la domination de la France. Mademba Sy lui-même est un francophile d’un grand engagement. Son contact avec les officiers français remontent à 1880, année où le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes le découvre en tant que commis des Postes et Télégraphes à Médine. En 1886, il part en France étudier le télégraphe militaire, au Fort du Mont-Valérien.

Il est le premier Africain à s’être rendu en France pour vendre son coton, en 1906 ! Son voyage est même documenté dans la presse française. « Il y a en ce moment à Paris un roi fort coloré de teint, mais qui se fait beaucoup moins remarquer que d’autres souverains des colonies (…) Il est habillé comme vous et moi, avec cette différence que la rosette de la Légion d’honneur illustre le revers de sa redingote. Et pourtant il est foura, c’est-à-dire roi de Sousouding sur le Niger. Mais il préfère de beaucoup qu’on l’appelle Monsieur, comme un simple blanc (…). Il convient d’ajouter que Mademba (…) non seulement parle le français le plus pur, mais pense comme un Français et, ce qui est beaucoup plus rare, a les mêmes conceptions morales ». Il est venu aussi visiter des usines de textile, à Rouen notamment, et le port du Havre, où se négocie le coton », lit-on dans les colonnes de «  []. Cf. aussi ).

L’année d’après, il participe à l’exposition coloniale.
Il envoie cinq de ses enfants étudier au lycée à Alger, dès 1904. Abdel Kader et Cheick Mademba Sy auront une brillante carrière d’officiers au sein des tirailleurs sénégalais. Racine Mademba Sy est ingénieur agronome et Ben Daoud, instituteur.
Brutal dans sa gouvernance, Mademba Sy ne va pas tarder à fédérer contre lui le soulèvement d’une grande partie des populations vivant sous son autorité. Deux grands soulèvements vont l’ébranler.

Bougouni Ba, l’ami des toucouleurs
Le premier a lieu en 1891, juste après son investiture. à la tête du mécontentement, se trouve un marabout, El Hadji Bougouni Ba de Nampala. à la tête de sept cents sofas et 400 cavaliers, il vient assiéger, comme c’était de tradition guerrière, Mademba à Sinzani, pendant deux mois. Le 10 mars 1892, Mademba défait le siège. Mais ce n’était qu’un répit. à la base, une grande coalition de bambaras mobilisés dans tout le Kala, le Kouroumari et Macina.

De Nampala, le marabout El Hadji Bougouni Ba vint prêter main forte aux bambaras. A la différence du premier affrontement, Mademba peut cette fois-ci compter sur l’appui de l’artillerie française conduite par le chef d’escadron Bonnier. La bataille mémorable a eu lieu à Dosséguéla, le 26 juin 1892. La mémoire locale relate encore la violence des combats. La cantatrice, feue Molobaly Traoré a chanté l’épopée des combattants qui n’ont pas pu résister finalement à la puissance de feu de l’artillerie française. Elle a chanté « la bataille du mardi à Dosséguéla », cette bataille qui n’a pas été une simple parade.

D’après Mademba Sy
Le « Fama de Sinzani » a lui aussi présenté sa version des faits. Pour lui, l’affrontement a été fomenté par Ahmadou Cheick Omar Tall qui, chassé de Ségou, a pu élire domicile dans le Macina. Il pouvait compter sur le soutien de son ami El Hadj Bougouni Ba. Il est présenté comme le centre de l’intrigue qui a aligné les bambaras sur la cause des toucouleurs. Mademba Sy précise que cette coalition n’a pas mis du temps à se former car, dit-il, « ils ont toujours vécu de brigandage et n’attendaient qu’une occasion pour reprendre du service ». Il est sans concession pour les bambaras de Monimpé.

Dans la stratégie militaire, Ahmadou a mobilisé un contingent à la tête duquel se trouvait Oumariel Samba Doudé, un général auquel on prêtait des pouvoirs surnaturels dont l’un des symboles était son turban qui était supposé le rendre invisible et invulnérable, dès qu’il a pu le porter.

En réalité
Le « Fama de Sinzani » ne dit pas tout. Il faut chercher ailleurs les causes du soulèvement dont le nœud gordien était la collecte de l’impôt. La notion de l’impôt nouvellement imposée par les Français était avilissante pour les bambaras. Il faut remonter à la nature des rapports entre cette zone et le pouvoir de Ségou. Le Kala et le Kouroumari ont toujours eu une relative liberté que le paiement annuel du « prix du miel » venait conforter. Avec la colonisation, c’est la force qui prévaut à tous les coups. Il faut payer, sinon l’administration vous humilie publiquement.

Les populations locales ont subitement expulsé les percepteurs de Sinzani. Mademba, une fois informé, se rendit lui-même sur le terrain pour juger des faits. Escorté par des cavaliers, il arrive à Kolodougou, le 26 décembre 1891. Personne ne veut l’accueillir ; pas même pour le protocole. Il essuie même des coups de feu. Il retourne sur ses pas et informe le commandant de Cercle de Ségou. Ses supérieurs lui conseillent la prudence. Le 12 janvier 1892, les sofas de Sansanding vinrent à bout des troupes d’El Hadji Bougouni Ba. Le marabout se retire à Dosséguéla. C’est désormais lui qui entre en résistance, depuis le 12 mars.

De Dosséguéla, Bougouni Ba attaque le village de Gomakoro, allié de Sinzani. Le village est défendu par son chef Bokoba Kouloubaly. Le dénouement vint de Ségou. Le 1er mai, le Résident commet l’Enseigne de Vaisseau Biffaut. Il a avec lui une douzaine de tirailleurs et deux canon-revolvers pour voler au secours de Mademba. Biffaut échoue. Le 25 juin, c’est au tour du chef d’escadron Bonnier d’être mis en mission, non pas de Ségou, mais par un ordre de mouvement du Haut commandement supérieur.

Dès le lendemain, il est aux portes de Dosséguéla, le quartier général d’El-Hadji Bougouni et de l’émissaire d’Ahmadou, Oumariel Samba Dondé. Oumariel Samba Dondé est tué au combat. Avec lui, tombent près de 500 soldats bambaras. Les minutes de l’affrontement ont été consignées dans le cahier du capitaine Paimblant du Rouil.

Il écrit : «  les bambaras révoltés se renferment dans l’enceinte fortifiée. Le commandant fait donner l’assaut : les tirailleurs enlevés par leurs chefs, les lieutenants Marchand et Szimanski, escaladent la muraille, pénétrèrent dans le village, qui est pris après une résistance d’une heure et demie. Les pertes de l’ennemi montent à 300 tués. Le chef de Dosséguéla se fait sauter la cervelle avec une quarantaine de ses fidèles. » (« Marchand », Page 8, Revue des colonies et des pays de protectorat, 1898).

Les combats ont cessé par la fuite d’El Hadj Bougouni Ba. Dès qu’il était devenu inéluctable que la déroute était certaine, les soldats insurgés ont rompu les rangs. Certains moments de cette débandade sont encore relatés dans les récits locaux.

La bataille de Dosséguéla marque une première après la prise de Ségou. Il est tout simplement surprenant de constater que le nom de ce village et sa résistance héroïque ne soient pas connus de nos compatriotes. C’est vrai que Dosséguéla n’a pas eu la même âpreté que Diéna, dans le même cercle du 7 au 24 février 1891.

Documents consultés
« Marchand », Revue des colonies et des pays de protectorat, 1898.
Études sur l’islam et les tribus soudanaises, par Paul Marty, E. Leroux, 1920

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