Contribution : Générations en conflit

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«Nous devons nous évertuer à réduire les conflits mais non pas les supprimer. Leur existence même est essentielle à la société ouverte». (Karl Popper)

La querelle des anciens et des modernes remonte loin dans le temps. Nous avons encore en mémoire celle qui opposa, en Occident, les classiques, fidèles à l’antiquité et les modernes, adeptes du contemporain. Chaque génération pense que son époque est la meilleure. La nostalgie, une manière de rester fidèle au passé, est un sentiment commun à tous les hommes. Elle fait resurgir notre vécu sous diverses formes et nous rappelle l’ancien temps comme si nous sommes incapables de changer de monde. Dans plusieurs domaines, la mode refuse de passer de mode.

Dans la musique, la littérature, le cinéma, le stylisme, l’art culinaire sans oublier les loisirs, ils sont nombreux ceux qui ont fait vocation de ressusciter le passé parce qu’il serait plus agréable à regarder. Tout se passe comme si le présent fait peur, et l’avenir incertain. Comme s’il vivait dans une société en péril, l’homme urbain ou moderne donne l’impression de fuir ce qu’il a fait et surtout ce qu’il n’a pas réussi à faire, conscient que l’échec d’aujourd’hui aura un impact sur le futur. Cette manière de se désolidariser est une lâcheté pleine d’adeptes sous tous les cieux. Comme lors de la bataille des classiques et des modernes, l’on est témoin aujourd’hui encore de débats houleux sur des moments historiques. Les pionniers de l’indépendance ou les pères fondateurs de nos États soupirent toujours, en rappelant la fierté qu’ils éprouvaient de protéger l’héritage qu’ils avaient honte de dilapider. Leurs suivants immédiats exprimaient leur peur de voir les derniers arrivés se ruer sur les mêmes biens avec une voracité sans exemple.

Les différences ne s’arrêtent pas qu’à l’intégrité. Elles touchent l’hygiène, le respect de l’environnement, le respect dû aux aînés, l’éducation, le savoir, le savoir-faire et le savoir être. Elles concernent aussi la musique et, par extension, l’art en général, les goûts culinaires, les loisirs etc. Les disputes surviennent lorsqu’il s’agit de situer les responsabilités de la rupture. Il est de mise que les ascendants reprochent aux descendants tous les défauts de la terre. Comme dans une situation de revanche ou de questionnement prolongé, les générations montantes imputent leurs supposées tares à ceux qui leur ont donné la vie. Les héritiers rappellent aux prédécesseurs leurs propres récits sur la rigueur de leurs géniteurs. Ils soutiennent avoir été dressés pour cultiver en eux l’esprit civique, la solidarité, l’adhésion aux valeurs sociales auxquelles il fallait se plier sans murmure, ni hésitation.

Autant ils ont été des êtres obéissants, préparés aux rigueurs de la vie, autant ils ont fait preuve de légèreté se courbant aux desiderata de ceux qui devaient prendre leur relève biologique, professionnelle et générationnelle. Ceux-ci brandissent la comparaison avec leurs grands-pères, présentés comme plus rigoureux, plus en phase avec leurs racines, plus portés sur les vertus que sur le clinquant du bien matériel. Ils disent n’avoir pas eu de modèles autres que ceux portés par la course effrénée à l’argent, aux maisons cossues, aux bolides, à la bonne chère. Un tel héritage ne laisse que peu de place au goût du travail bien fait, à la frugalité, au refus des réussites achetées, de l’argent non mérité et à la conscience morale ramollie. Ils disent que leur legs est la vie facile, le moindre effort, les vacances assurées comme si leurs géniteurs voulaient rattraper les manques de leur enfance. Une manière non avouée de se dédouaner de l’ère spartiate d’autrefois, imposée pour maintenir la dignité et l’intégrité.

Les psychanalystes verraient, comme un transfert, cette obsession à donner à ses enfants ce que l’on a voulu arracher à un royaume onirique. On s’échine à le faire sans y mettre le préalable de l’effort qui permet de comprendre que la vie est lutte permanente plutôt qu’un long fleuve tranquille. Cette propension à gommer les difficultés comme par enchantement trahit une tendance à la surprotection qui conduit à l’entrée tardive dans la vie adulte supposant la capacité de jugement et le sens des responsabilités. C’est ce que l’on appelle la préparation à affronter le réel. En fermant les yeux, en refusant d’assumer leur part de responsabilité ou d’irresponsabilité, les parents accablent leurs enfants. Ils se demandent comment ils n’ont pas su relever des défis dont on ne leur a jamais fait soupçonner l’existence ni même la probabilité parce qu’on leur prévoyait une existence sans anicroches.
Le souhaitable ne coïncidant pas toujours avec le possible, le déphasage fait tomber les désillusions d’une vie que l’on voulait lisse comme un œuf. C’est ainsi que dès l’enfance, ils ont été dorlotés dès leur berceau par des fées, mis à l’abri, à l’adolescence par des parents faibles et tout obtenu à l’âge adulte sur un plateau d’or.

Les nouvelles générations n’ont pas reçu l’armure qui permet de faire face aux assauts de l’imprévu sans chuter. Lorsque l’enfant paraît, il est déjà le fruit d’une histoire et d’une géographie et donc d’une société avec ses forces et ses faiblesses. Il devient propriétaire de tout ce que les générations précédentes ont bâti hier pour faire de lui ce qu’il est aujourd’hui. Pour créer un être prêt à la vie, il faut le construire comme un bâtiment imprenable, avec des pierres solides et sans tache.

On observe à l’heure actuelle que les munitions devant la nouveauté, les agressions de l’environnement du 21è siècle n’ont pas été à la hauteur des menaces. À aucune étape, les jeunes n’ont été au contact des aspérités de la vie, des sorties de route, des choses qui ne se déroulent pas comme elles avaient été attendues. Tout imprévu devient un dilemme. La recherche de solution se transforme en une angoisse avec son corollaire de crises de nerfs chez un caractère non trempé, habitué à croire que les difficultés sont le lot des autres. Est-il raisonnable ou tout simplement juste de leur demander de donner ce qui ne leur a pas été donné. Très tôt, les géniteurs les ont aidés à rompre le cordon ombilical avec leur terre-mère.

À la décharge des parents, sans être une excuse, il faut reconnaître qu’ils ont été projetés, sans transition, de leur univers mental rural à un nouveau mode de vie entre l’Afrique et l’Occident. La brutalité du choc a déteint sur la formation des héritiers. À commencer par la langue maternelle, signe «d’arriération» alors qu’elle est le premier rempart contre l’aliénation.
De même, s’ils ont jamais existé, les retours aux sources, tendent à disparaître, à force d’être espacés. La conséquence immédiate est le changement de repères spatiaux et de références culturelles qui viennent désormais des pays qui n’accueillent que des vacances scolaires, des endroits vus comme «l’eldorado». Cette interruption de la transmission de relais rend aléatoire le passage de témoin entre générations.
Le gap constaté explique le quiproquo que l’on décèle dans les accusations réciproques, chacun tenant l’autre pour responsable du chainon manquant. Les plus âgés se plaignent de l’extraversion des jeunes, qui, tout en le reconnaissant, à leur tour leur en rendent responsables avec force arguments.
Ce malentendu explique aussi pourquoi les attentes sont déçues. L’on ne peut donner ce que l’on n’a pas reçu d’un milieu où l’on n’a ni expérience ni racine. Les disputes deviennent récurrentes, chacun jetant la pierre à l’autre.
Les parents lancent, pêle-mêle, le manque d’initiatives des plus jeunes, leur paresse intellectuelle, leur manque de concentration sur l’ouvrage, leur inclination au gain facile, leur incorrigible irrévérence due à la perte des valeurs traditionnelles comme le respect, l’intégrité et la probité morale. Les jeunes reprennent la pierre qui leur est jetée avec leurs répliques cinglantes. Ils rétorquent que les parents font tout ce qu’ils interdisent : achats de leurs diplômes, passe-droits, goût immodéré du luxe, achats des consciences pour les votes, tripatouillages des constitutions, trucage des élections, élimination des adversaires politiques, absence de loyauté.
Au registre des anti valeurs, les jeunes citent aussi la mise au pas des institutions chargées de départager vainqueurs et vaincus, les comptes en banque garnis à l’étranger, sans compter les résidences de luxe et les véhicules rutilants. Les mêmes travers, en grandeur nature, qui servent de modèles à ceux chargés de pérenniser la civilisation, d’assurer la continuité de l’État et la préservation de la nation en voie de dislocation.
Avec leur tempérament d’affranchis, portés de plus en plus sur le verbe, les jeunes décrivent l’âge d’or tant vanté par leurs parents, qui ont tourné le dos aux vertus de leur époque, comme un mythe depuis qu’ils ont échappé à la tutelle de leurs ascendants et qu’ils ont remplacé leurs cases en toits de chaume par des villas avec piscine. Autre habitat, autre mentalité.
Au fait, nous le savons tous, il n’y a pas d’époque plus belle qu’une autre. Toutes sont grandes ou petites selon les moments de l’histoire. En revanche, il y a des gens de valeur dans toutes les générations tout comme ceux de moralité douteuse. La vie est ainsi faite que l’on ne peut pas inculquer durablement ce que l’on n’est pas soi-même. Les enfants qui viennent après ne font pas qu’écouter et obéir. Ils regardent et comparent ce qui est dit avec les actes posés. Ils font le tri entre les valeurs enseignées et celles appliquées. Chaque génération devient le produit de son héritage et veut que sa vérité soit entendue et même reconnue.

L’enjeu est la création d’un État visionnaire qui ne propose pas les posologies d’hier pour les maladies d’aujourd’hui ni ne tente de gommer tous les problèmes. L’enjeu est aussi de sauver nos sociétés modernes qui sont le pointillé des sociétés rurales encore relativement à l’abri des grands bouleversements mondiaux. Dans cette tâche dantesque, il faut prêter une oreille attentive à Karl Popper : «Nous devons nous évertuer à réduire les conflits mais non pas les supprimer. Leur existence même est essentielle à la société ouverte».

Hamadoun TOURÉ
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