Contribution: Le Mali en crise : De l’urgence d’une école obligatoire et gratuite

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Une école obligatoire et gratuite. Ce n’est ni une évidence ni une révélation. Un rappel peut-être, qui ne devrait pas même susciter un quelconque intérêt après soixante ans d’indépendance. Sauf que les drapeaux sont en berne et les lampions des espérances font très grise mine. Mais, contre mauvaise fortune, on peut encore s’adosser au tronc ancré d’un pays centenaire et espérer que les nouveaux bourgeons ne sont pas condamnés. à condition de ne se méprendre ni sur la gravité des intempéries, ni sur l’urgence de se relever. A l’heure où le pays se cherche des bouées de sauvetage, l’appel pressant à une école obligatoire et gratuite, comme une invitation à un retour aux fondamentaux, fait sens.

Une obligation d’humanité- Apprendre justifie notre humanité, savoir – notre monde. La vie étant, apprendre est notre premier droit, notre premier devoir aussi. L’école consacre cette obligation première d’une société humaine. Tout le monde semble d’accord, sauf que pour être conséquent, il est grand temps d’arrêter de conjuguer à l’infini les verbes gonflés du vent de la bonne foi (promouvoir, assurer…) car les promesses de funérailles grandioses n’intéressent pas les morts. Ce droit, constitutionnel, le législateur a été bien inspiré de ne le rendre obligatoire, gratuit et laïc que pour l’enseignement public, qui, 30 ans plus tard, n’accueille plus que 61% des effectifs.

Dans ce pays qui a connu des cités antiques du savoir (Tombouctou, Djenné…), le taux brut de scolarisation au premier cycle est même en constante diminution, passant de 81,5% en 2011 à 71% (66% chez les filles) en 2017 ! Cerise sur le gâteau de l’inconséquence, il est au plus bas à Kidal, avec 34,9%. On peut imaginer la saveur du gâteau comme de la cerise depuis 2019 où 900 écoles sont restées fermées! Visiblement, elle fait se pourlécher tous ceux – politiques ou non – qui ont besoin de moutons à paître, pour exister: «au pays des aveugles, les borgnes sont rois». à ce rythme de déscolarisation, dans une décennie, ceux qui cantonnés dans l’obscurité seront tout simplement majoritaires et pourront – par le suffrage ! – imposer la nuit à la place du jour ! Ce ne serait pas la première fois. La démocratie a l’avantage des hypothèses improbables y compris de se «suicider». Par l’école, nous préservons tout simplement l’intelligence – le sceau de la nature humaine – et sa vocation d’espace de liberté.

Un engagement du contrat social- Dans ce pays de 20 millions d’habitants où plus d’une personne sur deux n’est pas encore sortie de l’adolescence, la situation est tout simplement affligeante : plus de 2 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans ne vont toujours pas à l’école ; plus d’un jeune sur deux âgés de 15 à 24 ans est analphabète. On peut continuer à chiffrer l’étendue du gâchis de capital humain : alors même que la moitié de la population a atteint l’âge de travailler, 1 Malien sur 3 est jugé sans niveau. Pour ne rien arranger, la mise des 2/3 du territoire sous la coupe de groupes armés rebelles et terroristes prive 270.000 enfants de classe.

La population continue de s’appauvrir (44,9% en 2017 contre 43,7% en 2010), de se débrouiller dans l’informel (97% des emplois) et la précarité. Pendant ce temps, la déperdition financière coule à flots et continue par milliards de Fcfa d’alimenter les inégalités. Un état qui s’accommode d’un développement humain si faible et d’inégalités aussi fortes est un marché de dupes. Espère-t-on que ces millions d’enfants assis sur le banc de touche accepteront de jouer les dindons de la farce des soixante prochaines années ou saurons-nous nous hisser à hauteur de responsabilité et honorer le contrat social ?

Une volonté d’un devenir commun- Autant aucun pays n’est tombé du ciel autant la conscience individuelle et collective d’appartenance commune ne va pas de soi. Elle se crée, s’ancre, se développe, se transmet. Au-delà du vivre-ensemble, cantonné à nouveau, depuis 2012, à l’attitude de tolérer, cette conscience implique le choix d’écrire une histoire commune. Mais beaucoup se sont convaincus qu’ils peuvent se sauver sans les autres. Pour eux, tant qu’ils gagnent de/sur la collectivité de quoi payer une école privée à leurs enfants, tout est dans le meilleur des mondes, les autres rejetons peuvent «grèver» ou faire la manche. Une telle collectivité est de la pure fiction, un mirage. On peut se refuser de voir que la bâtisse se fissure, prend même fréquemment feu.

C’est bien tragique mais pas irrémédiable pour un vieux pays de culture. Alors, hâtons-nous de reconstruire avec ce besoin de ne pas rompre en sursis et apprenons aux enfants à faire le choix de la communauté de destin en donnant à chacun la chance d’en faire partie, la conscience d’en être responsable et les moyens cognitifs de la renouveler. À l’heure où cette couche, la plus nombreuse de la population, est particulièrement exposée aux sirènes de l’intégrisme et du terrorisme, l’éducation doit rester au cœur de l’action collective pour le respect de l’autre et des libertés. L’école et la sécurité sont les deux faces de la réponse à ceux qui veulent raser notre mémoire commune et coaguler notre intelligence collective afin de semer l’obscurité et la soumission.

Un impératif pour l’ancrage de la démocratie- Même si personne ne semble remettre ouvertement en cause le choix démocratique de 1991, le processus est à l’évidence en panne. Même sèche. Deux lamentables sorties de piste, remorquées au kaki, en seulement 30 ans, en disent long sur la réalité de son ancrage et la valeur du mandat. Les Maliens doivent faire le constat de ce que d’autres savent déjà : une démocratie peut éclore sous les phares d’une minorité d’instruits mais son ancrage ne peut être assuré dans l’ignorance.

On a vite oublié que plus de 2 adultes sur 3 sont analphabètes, que rien n’est «irréversible» qui ne soit ancré, consacré par l’éducation et la culture. Finalement, la constitution, les lois, les projets de société, les programmes de gouvernement sont devenus des lettres mortes parce que tout simplement il manque de destinataires en capacité de les «lire». Le champ politique est ainsi devenu le terreau de toutes les salades. Personne ne sollicite un mandat informé.

L’élection se confond avec un rendez-vous de duperie convenue entre des colporteurs candidats et une majorité inconsistante et aléatoire des votants, qui, dépourvue de clefs pour les ouvrir et d’alphabet critique pour les apprécier, préfère, aux lettres mortes, voter avec des enveloppes à la tête du client. On peut toujours qualifier ce jeu du chat et de la souris, au son de multiples cors, «élection démocratique, libre, transparente, inclusive, consensuelle…», et même ajouter «angélique» pour y apposer le sceau divin. N’empêche que sans la démocratie cognitive, on continuera à se raconter la démocratie des fables et s’y prendre régulièrement les pieds.

Un choix d’efficacité- Investir judicieusement dans une école obligatoire et gratuite, c’est engranger des gains substantiels sur les dépenses de santé, d’hygiène, d’environnement, d’alimentation, de droits humains, de genre, de climat, de résilience, etc. Une fille ayant reçu une bonne scolarité n’a nullement besoin de «projet de développement» pour assumer son corps, revendiquer ses droits. C’est bien la connaissance qui fait des hommes et des femmes, des personnes résilientes, des acteurs en capacité de s’adapter…

Un devoir de présence- Apprendre, créer, inventer, produire, transmettre. Ce qui est de l’être d’une personne est aussi de la présence d’un pays. Le Mali occupe gaillardement sa place au milieu des absents. C’est bien d’autres qui le racontent : ils tiennent son récit de l’histoire comme son journal de nouvelles. Depuis combien de temps déjà. Ils dictent – et lui copie – à la fois sa demande et que son offre d’expression politique, économique, sociale et culturelle. Alors, on peut comprendre que quelqu’un dise qu’on n’a pas été et qu’on n’y est toujours pas.

Cela ne disqualifie pas de se targuer d’être centenaire, d’avoir été présent, de rappeler que ce n’était ni à coups de fables, ni de bénédictions mais d’avoir fait comme les autres : apprendre, créer, inventer, produire, transmettre. Le lieu où cela se fait, n’a pas changé de nom : c’est l’école. Nous nous devons de la rouvrir – quantitativement et qualitativement – pour reprendre la main sur notre récit.
Une opportunité de refondation- Il faut savoir distinguer les symptômes des causes. On doit refonder faute de n’avoir pas su entretenir, renouveler, d’avoir choisi d’être statique. L’école nous l’a appris pourtant : ce qui stagne finit par pourrir.

À contrario, lorsqu’on sait s’approprier, on peut reproduire, enrichir, perpétuer, articuler ensemble. Il se dit que la confiance a été rompue, elle n’a jamais été que factice, celle qui est imposée, subie. La gouvernance se résume ainsi à une mise en scène quotidienne de l’assujettissement de «populations locales» à une aristocratie de borgnes. Dès qu’elle est interrogée, le fond colonial affleure, et on peut comprendre que la soldatesque se sente plus apte à diriger un tel État et soit constamment en embuscade pour tracter la prochaine sortie de piste. Elle qui est habituée aux jumelles, sait que les clignotants au vert de «cette bonne gouvernance» ne sont que des torches éphémères. Avec qui voudrait-on faire la «nouvelle gouvernance» ?

La vertu qui n’a pas été acquise avant la retraite n’est d’aucune utilité après. S’il est donc acquis que le logiciel malien est devenu obsolète aussi bien dans son application individuelle que collective et qu’on veut véritablement construire un Mali nouveau, n’est-ce pas dans l’instruction des enfants et des jeunes8 maliens qu’on devra investir en priorité ? Pour faire émerger «des populations locales», un citoyen : celui qui par lui-même sait lire son environnement et peut confier ou assumer une responsabilité redevable pour traiter des problèmes de sa cité.

Une question de priorité- Le pauvre laboureur malien dira à ses enfants déscolarisés que c’est bien le fond, la volonté qui manque le plus. Et non le fonds. On n’a même pas besoin de prendre sur d’autres priorités (santé, sécurité). Le coût de la scolarisation des deux millions d’enfants privés d’école peut largement être couvert en tarissant le débit de la déperdition financière, en économisant sur les énormes sommes englouties dans des breloques de fonctionnement, en mettant fin aux exonérations – coûteuses, improductives et polluantes – au bénéfice des nantis (carburant, alimentation, etc.). Ne devrait-on pas aussi réserver systématiquement une part de l’aide de tout partenaire au financement de l’éducation ? Celui qui n’y est pas disposé, est venu seulement faire son marché.

Ibrahima Aya
écrivain

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