Culture : Hommage posthume à Aïcha Aminata Laïla Fofana

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Feue Aïcha Fofana a été la première femme romancière du Mali. La fille de Dr. Bénitiéni Fofana, ancien ministre de la Santé du Mali est décédée le 16 août 2003. En 1998, la romancière a rencontré l’Américaine Debra Boyd qui a enseigné à l’ENSup de 2000 à 2001. Les deux femmes ont collaboré sur le projet «Les Grands Témoins Littéraires du Mali» et réalisé ensemble plusieurs interviews en image de grands écrivains maliens. Feue Aïcha Fofana et Debra Boyd avaient en tête plusieurs autres projets, malheureusement, la romancière a été brutalement arrachée à l’affection des siens et de son amie, le 16 août 2003, alors qu’elle n’avait que 46 ans.

Dr. Debra Boyd : C’est pour discuter avec toi de l’évolution de la romancière que je trouve devant moi. Pour commencer pourrais-tu parler un peu de ton background, de ton enfance, de ta formation, de tes parents.
Aïcha Fofana : Je vais essayer de résumer mais c’est beaucoup à dire dans peu de temps. Mon parcours, si je peux me permettre ainsi, je suis d’une famille de scientifiques et je suis une exception de tout ce monde de scientifiques. Mon grand-père était pharmacien, mon père médecin, ma mère sage-femme et tous mes frères et soeurs sont dans le domaine de l’économie, de la médecine, et d’autres sciences. Donc, il n’y a que moi qui a fait un baccalauréat en philosophie; je suis le philosophe de la famille en quelque sorte. Mon diplôme universitaire m’a mené dans une étude des langues. En fait, je voulais faire du journalisme. Donc c’est pour soulager ma frustration, à mon retour d’Europe, disposant de beaucoup de temps libre, je me suis engagé à des postes d’interprète, de traductrice.

Dr. Debra Boyd, cette américaine enseigna à l’ENSUP en 2000 et 2001

Ce genre d’emploi n’était pas beaucoup utilisé au Mali. Je travaillais dans les organismes internationaux et des établissements privés, à temps partiel dans une société de la place. J’ai rarement utilisé l’allemand qui était ma seconde langue, plus tôt c’était l’anglais. Donc, j’ai utilisé ce temps à faire des stages en journalisme à L’ESSOR et Hebdo Mali avec des collègues. C’était trop tard pour moi de m’inscrire au CESTI. Finalement, j’ai commencé à écrire. Comme dit Ken Bugul « Ce n’est pas la matière qui manque; on se met à sa fenêtre et on a les sujets à portée des mains. »

Dr. Debra Boyd : Tu as passé par le Niger?
Aïcha Fofana : Non, pas du tout. Oh, le lycée Notre Dame du Niger. Le lycée est ici au Mali. J’y ai passé mon bac. J’ai fait toutes mes études primaires : jardin d’enfants, petite école, jusqu’en 5e année, j’ai fait ça à Bordeaux en France. C’était parce que mon père préparait sa spécialité en gynécologie. Alors nous sommes revenus au Mali à la fin de 1965. Ça a quand-même son importance parce que nous n’étions pas ici pour les évènements de l’Indépendance au Mali en 1960. Alors dans mon premier roman un de mes personnages est juridiste qui arrive au Mali après cette période. Un écrivain n’écrit pas ex-nihilo. Souvent il parle des expériences vécues. Pour les journalistes vous, êtes nos psychologues parce que moi j’écris, on écrit comme un pôtier. On façonne un personnage et puis après, on est investi par ce personnage. Le personnage est de l’argile, on le fait avec des mots. Des fois, moi, la nuit je suis réveillée par le personnage de mon 2e roman qui me demande de donner fin du destin que je lui ai collé. Des fois, il y a un mot qui me manque et qui me revient pendant la journée. Plus tard, dans la nuit je me réveille d’un sursaut et je trouve ce mot. Donc on vit, comme les comédiens, on rentre dans le personnage, on vit le personnage. Mais quand c’est plusieurs personnages dans un roman, imaginez les migraines qu’on a, les contradictions, le débat intérieur qu’on vit. Mais quand le roman est fini on dit “ouf.”

Dr. Debra Boyd : C’est clair que ton parcours, le chemin de ton évolution a été très varié: d’avoir étudié, passer une partie de ton enfance en France avant de t’installer chez toi au Mali. Mais l’écriture aussi. Ce n’est pas tout le monde qui a le don d’écrire. Quelles sont les véhicules qui t’ont poussé à écrire? Quand est-ce que tu as constaté que c’est quelque chose que tu aimais faire, écrire? Et quand je dis “écrire”, c’est à dire produire une oeuvre de création d’imagination fictive.
Aïcha Fofana : Donc tu as été un peu déçue par ma réponse parce que moi je ne me pose pas de questions. J’ai beaucoup d’œuvres en chantier. Là, je suis en train de rédiger un texte. Après Mariage on copie il y a eu une parenthèse de dramaturgie, de théâtre.

Dr. Debra Boyd : Donc Mariage on copie c’était ta première tentative d’œuvre littéraire et avant ça tu n’avais pas de coquilles, de griffonnage?
Aïcha Fofana : Moi, j’avais fini d’écrire. Je suis édité il y a 10 ans, 15 ans mais ça c’est dans les tiroirs. Heureusement l’écriture c’est comme une graine qu’on sème; ça germe; ça germe et puis ça s’enrichit. Des fois je me dis “et si je ne suis pas édité” qu’est-ce que je fais? Tu me demandes comment on écrit? Ça s’enrichit par le temps qui passe. Donc rien n’est perdu. Après la pluie on voit des champignons, des herbes; si le terreau est là, on voit que des herbes qui poussent; ça pousse et rien n’est planté. Il y a des choses qui poussent comme ça, naturellement. Des fois, on demande d’écrire. Par exemple au Rwanda on a demandé à un certain groupe d’écrivains d’aller sur le lieu et de témoigner. C’était une écriture sur commande. Il y a de l’écriture comme ça qui vient de l’imagination. Moi, je ne peux pas écrire sur commande. Pour moi, c’est spontané. C’est comme un peintre. Il voit des couleurs, il voit certaines choses, il les mémorise. Quand il rentre chez lui il prend son tableau et puis il peint. Des fois, on n’est pas satisfait. On rentre, on reprend. C’est comme ça que je vois.

Dr. Debra Boyd : Le parcours qui t’a mené à écrire “Mariage on copie?”
Aïcha Fofana : C’est le fait de lire. Il faut lire. J’ai lu beaucoup d’ouvrages. On prend de grands classiques. J’ai lu beaucoup de livres qui m’ont quand-même marquée; J’ai lu Émile Zola, L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane et autres œuvres.

Dr. Debra Boyd : Mais Mariage on copie qu’est-ce qui a inspiré cette histoire?
Aïcha Fofana : Mariage on copie c’est deux situations. J’ai constaté qu’à l’époque c’était pratiquement interdit. Comme je vous ai dit que mes parents sont du domaine médical. Ma maman faisait des consultations à domicile. Elle recevait beaucoup de femmes de toutes les nationalités et sa vraie spécialité c’était l’accouchement sans douleur. Des fois je la taquinais: “comment tu parles de l’accouchement sans douleur dans un pays en voie de développement? ” C’était en avance sur son temps. C’étaient les expatriées qui savaient que l’accouchement sans douleur existait en Europe. Donc c’étaient elles qui venaient la voir et il y avait beaucoup d’échanges entre ma mère et ces expatriées. Et nous, de loin, on percevait. Ma maman nous contait des fois des anecdotes. Et il y a eu à cette période les débats. C’est pour cela que mon personnage est une sage femme pour faire accepter la vision de ma mère. Et c’est sur elle qui est basée le personnage de Jocelyne parce que ma maman ne savait pas s’adapter.

Ensuite j’avais des amies promotionnaires. Nous étions trois. Une était très traditionnelle issue d’une famille peuhl très attachée à ses habitudes, ses coutumes et une autre amie qui s’appelait Bintou Touré dont le papa était entrepreneur, et moi. Et souvent dans nos échanges les conversations étaient des extrêmes. L’une était avant-gardiste; l’autre s’attachait à ses principes. Souvent elle me disait, à l’époque on avait 20, 21 ans, qu’elle n’était toujours pas mariée parce que chez les Peuhls à l’âge de 18 ans on est déjà marié. C’était pour ça qu’on disait qu’elle était perdue pour sa famille. C’était une anecdote. J’étais entre les deux et j’ai essayé de faire la balance. C’est pour cela que dans mon roman il y a quatre femmes qui sont des portraits contrastés. Il y a Jocelyne, l’Européenne qui vient au Mali, il y a Niélé, la villageoise complètement illettrée, Koumassé qui représente l’exode rural et Amina l’avocate qui est la femme intellectuelle malienne qui a aussi des problèmes de vivre au Mali et de subir les pesanteurs de la société malienne.

Dr. Debra Boyd : Cette première œuvre est-elle féministe ?
Aïcha Fofana : Oui disons une mise en lumière parce que je souligne certaines réalités. C’est un cameraman, l’un de mes personnages principaux en dehors des quatre femmes, qui est là pour faire sortir de l’ombre des problèmes. Mais parler du féminisme c’est tellement dépassé pour moi. J’appartiens à une autre génération. Moi j’ai d’autres préoccupations. À l’époque c’était surtout le problème de l’acculturation que je voulais dénoncer et la copie. Ça prend toujours des proportions. Pour commencer c’était le problème de l’assimilation culturelle. Beaucoup de nos jeunes femmes qui viennent du village, retournent sans leur culture. Elles ramènent tout ce qui est factice, ou artificiel.

On a copié le Blanc, singer le Blanc. C’est pour ça que j’ai pris le titre Mariage on copie. Ces quatre femmes vont dans un studio et elles demandent la copie du film du mariage auquel elles ont chacune assisté. En demandant la copie en quelque sorte, en arrière plan je dénonce justement la mariée qui s’habille dans la robe de mariée, la robe blanche, etc. C’est l’un de mes thèmes, la copie des institutions culturelles et politiques. C’est le cameraman qui le dit. On a tout copié sur l’Occident même nos institutions. C’est pour cela que notre démocratie a tant de mal à se créer un chemin. C’est une généralité.

Dr. Debra Boyd : Après Mariage on copie, tu as fait du théâtre. Par exemple L’Africaine de Paris. Pourrais-tu parler de cette expérience?
Aïcha Fofana : On va sauter un peu parce qu’avant L’Africaine de Paris il y avait Excellence on fait le ménage. Moi, je me suis trouvée en démarche comme un journaliste. C’est la journaliste en moi qui parle parce que j’étais à Lomé quand j’ai écrit Excellence on fait le ménage. La capitale du Togo vivait des évènements douloureux un peu comme notre 26 Mars au Mali mais chez eux ce n’est pas allé très loin, l’évolution a été un peu étouffée. Alors la ville était quadrillée par des militaires. C’est ce contexte qui m’a inspiré Excellence on fait le ménage. C’est une satire politique. Je réagis selon les évènements politiques. Il s’agit de deux balayeurs qui sont là et il y a une confusion, un malentendu.

Et après il y a ma 2ème pièce de théâtre, L’Africaine de Paris 2. C’est inspiré d’une pièce togolaise. En fait c’est le « concert party » à Lomé qui a joué cette pièce. Le titre original de la pièce, c’est La Mort. C’est une pièce qui est née comme ça d’un vécu. Nous, nous avons le Kotèba au Mali, à Lomé ils ont le «concert party. » C’est à dire que quand on joue devant le public il y a un échange, entre les spectateurs et les comédiens. Souvent les comédiens et le public même créent le dialogue ensemble. C’est quelque chose de brûte, de spontané. Seulement eux, ils ont un orchestre qui les accompagne. Nous, nous avons des tam-tams avec le Kotèba. La pièce était basée sur une histoire vraie.

Dr. Debra Boyd : Et La Fourmilière?
Aïcha Fofana : J’ai fini La Fourmilière cinq ans après Mariage on copie. On dit que mon écriture est cinématogaphique. Dans “La Fourmilière” j’ai organisé une interview qui raconte le complot du récit et j’ai cherché une fourmilière pour servir comme conteur. Je vacille entre l’interview et ce qui se passe dans la fourmilière. Comme le roman n’est pas encore édité je ne vais pas entrer trop dans les détails. Mais, je peux dire que La Fourmilière est le romancycle d’une famille africaine.
(*note: La Fourmilière fut publié posthume en 2006)

Dr. Debra Boyd : Est-ce que tu as une oeuvre en chantier à l’heure actuelle?
Aïcha Fofana : Il y avait un projet qui s’appelait « Les Grands Témoins Littéraires du Mali. » On voulait faire des portraits des différentes grandes plûmes du Mali. On comptait organiser des réunions avec des étudiants et leur proposer des œuvres pour débattre. Moi, je voyais plus loin parce qu’on avait écrit à l’ORTM pour qu’on en fasse une émission sur la littérature nationale. L’ORTM nous demandait le contenant et le contenu. Malheureusement tous ces projets sont restés à l’eau. Moi, je reprends le travail. Je suis contente, Deb, que tu es d’accord pour participer et me servir de cameraman.

Note : C’était prévu de filmer des rencontres avec de grandes personnalités maliennes qui étaient tous vivants à l’époque. Celles de Bocar N’Diaye et de Seydou Badian Kouyaté sont disponibles.
Votre quotidien national se fera le devoir de les publier. Le temps n’a pas permis à Aïcha Fofana de réaliser les interview de Albakaye Kounta, de Mamadou Gologo et de Yambo Ouologuem.

Œuvres d’Aïcha Fofana :
Romans : Mariage on copie. Bamako, Éditions Jamana, 1994.
La Fourmilière. Bamako, Éditions “La Ruche à livres”/Librairie Traoré, 2006.
Pièces de théâtre : Excellence on fait le ménage, University of Western Australia, 1997
L’Africaine de Paris no. 2, University of Western Australia, 1998.

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