Décès du Pr Filifing Sako : L’hommage du Pr Doulaye Konaté

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Cet hommage posthume a été rendu au nom de la communauté scientifique de notre pays à la mémoire du Pr Sako, décédé le 29 juillet dernier. C’était lors de la cérémonie organisée par la Grande chancellerie des Ordres nationaux du Mali, le mercredi 31 juillet dernier.

Rendons Grâce à Dieu de nous avoir donné l’homme dont nous pleurons tous la disparition et autour de la dépouille mortelle duquel nous sommes aujourd’hui réunis pour un dernier hommage. Rendons Grâce à Dieu qui l’a rappelé à lui, et associons-nous dans la prière pour qu’Il l’accueille dans sa Miséricorde infinie.

Qui était Filifing Sako ? Un homme qui a eu un itinéraire intellectuel, professionnel et une expérience de vie des plus exceptionnels. Filifing Sako est né le 12 mai 1937 à Kayes. Son enfance se passera en grande partie dans la Boucle du Niger, à Niafunké notamment.

Après son baccalauréat passé au lycée Terrasson de Fougères à Bamako (actuel lycée Askia Mohamed), Filifing Sako entama ses études supérieures à Dakar, qu’il poursuivra en France où il fréquenta notamment l’Université de Caen et celle de Paris 1 Sorbonne  où il reçut les enseignements de grands maîtres historiens « africanistes » tels que Raymond Mauny, Jean Dévisse, Yves Person, Jean Boulègue et bien d’autres icônes des sciences humaines et sociales consacrées à l’Afrique.

Diplômé en histoire et en sociologie, et doté d’une formation dans le domaine du tourisme, M. Sako regagna le Mali nouvellement indépendant où il intégra en 1966 l’Institut des sciences humaines (ISH) qui succédait à l’ancienne antenne de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire à l’époque) au Soudan, et dont le siège était à Dakar. Intégré comme chargé de recherches dans le tout nouvel Institut, M. Sako y jouera un rôle très actif d’autant que la confiance que lui accordera Amadou Hampaté Ba, alors directeur général dudit Institut, fera de lui ‘l’œil et l’oreille’ du grand maître, que de multiples autres sollicitations tenaient souvent éloigné de l’Institut.

M. Sako exercera les fonctions de chef de division de sociologie et histoire, puis celui de directeur général adjoint de l’Institut des sciences humaines.

Chercheur et pédagogue dans l’âme, M. Sako dispensera durant ces mêmes années (1966-1969) parallèlement à ses activités de recherches à l’Institut, des cours d’histoire et de sociologie à l’École normale secondaire (ENSEC) de Badalabougou (Bamako) et à l’École nationale d’administration du Mali (ENA). Au plan de sa carrière administrative dans la haute administration publique, Filifing Sako exercera successivement les fonctions de conseiller technique chargé du tourisme au ministère des Transports, des Télécommunications et du Tourisme (1969-1971), puis celles de Commissaire au tourisme durant une dizaine d’années (1971-1979).

Il exercera ensuite de 1979 à 1981 les fonctions de directeur général adjoint chargé de la promotion et du développement hôtelier à la Société des hôtelleries du Mali (SHM).

Sa carrière au plan national culminera avec sa nomination en 1981 comme directeur général de l’Institut de productivité et de gestion prévisionnelle (IPGP), poste qu’il quittera en 1982 pour entamer une longue carrière dans le Système des Nations unies. Quinze années durant, de 1982 à1997, le Pr Sako occupera les fonctions de chef de bureau Tourisme de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), chargé du programme Tourisme de la CEA en Afrique et de la coopération touristique internationale.

A ce titre, et dans le cadre de ses activités, M. Sako a largement contribué à la conception et à la mise en œuvre des politiques et plans de développement du tourisme dans différents pays africains et ailleurs dans le reste du monde. Il a entrepris en particulier une Étude pour le développement du tourisme dans les États membres de l’Union douanière des États d’Afrique centrale (UDEAC), et a conçu un programme de travail pour l’Office malien du tourisme à la demande de l’État malien.

C’est en 1997 que M. Sako fit valoir ses droits à la retraite. Sa longue et riche carrière à l’internationale ne l’a nullement conduit à rompre avec sa vocation première qui porte sur l’enseignement et la recherche. C’est ce qui, je crois, légitime en partie, le redoutable honneur de rendre cet hommage à notre maître. Ses amis et compagnons dont des anciens fonctionnaires internationaux, certains de ses camarades d’enfance qui sont ici le connaissent mieux que moi. Aussi, je les prie tous, de bien vouloir m’excuser pour les insuffisances que comportera sans doute le présent témoignage.

Le long séjour de M. Sako à Addis-Abeba (Ethiopie) ne l’a pas non plus éloigné de son pays le Mali. Il avait, en effet, le Mali « chevillé au corps » et dès son retour au pays, il prit « plain-pied » dans le milieu de la recherche, qu’il considérait comme sa famille naturelle. En fait de retraite, M. Sako n’en a vraiment pas eue, tant il était sollicité par les chercheurs à titre individuel, les administrations et les institutions en charge de la recherche, du patrimoine, de la culture, du tourisme et de l’artisanat.

Le jour même de son décès, survenu dans la soirée du lundi 29 juillet, M. Sako avait été encore sollicité dans la matinée par l’Association malienne des anciens fonctionnaires des Nations unies (AMAFUNU) dont il était membre pour animer une conférence dans les jours suivants. Dieu en a décidé autrement.

La contribution de M. Sako est immense aussi bien dans le domaine de la recherche scientifique que ceux du patrimoine culturel national et du Tourisme.

S’agissant de la recherche scientifique, M. Sako fait partie des pionniers qui ont contribué à l’émergence d’une historiographie africaine moderne notamment à travers le renouvellement des sources de l’histoire africaine. M. Filifing Sako a en effet participé activement à l’organisation et aux travaux des colloques d’historiens initiés par la Fondation S.C.O.A pour la recherche scientifique en Afrique Noire (qui se sont tenus en 1975, 1976 à Bamako puis en 1977 à Niamey) lesquels ont réuni pour la première fois les chercheurs africains, et « africanistes » des sciences sociales et certains des grands détenteurs de la tradition orale africaine.

C‘est à l’occasion de ces rencontres que fut véritablement révélé à la communauté scientifique internationale notamment aux chercheurs européens, la profondeur du savoir historique des « gens de la parole » au travers notamment de l’exemple emblématique du célèbre griot Wa Kamissoko de Krina (Mali) qui fut mis en lumière.

Au sein de l’Union des chercheurs d’Afrique de l’Ouest (U.C.A.O) qu’il avait cofondée dans les années 2000 avec des compagnons tels que le Pr Djibril Tamsir Niane, Mme Françoise Ligier et bien d’autres, M. Sako a beaucoup œuvré à la poursuite du travail de « vulgarisation » de l’Histoire africaine  qu’avait entrepris le Pr Ibrahima Baba Kaké à travers notamment l’émission radiophonique « Mémoire d’un continent ».

Pour ce qui est de ses recherches sur le terrain malien, les nombreuses monographies que M. Sako a consacrées à différentes sociétés maliennes notamment celles de la vallée malienne du fleuve Niger qu’il avait longuement pratiquées témoignent de la connaissance fine et approfondie qu’il en avait, en anthropologue averti.

S’agissant de sa contribution dans le domaine du tourisme, plus qu’une ressource économique, M. Sako concevait cette activité comme un levier de l’affirmation et de la promotion des cultures africaines et de l’inter-culturalité. Outre la conception et l’élaboration de différents plans de développement du tourisme (tantôt évoqués) à son actif, il a initié et participé à l’organisation de différentes expositions d’arts (à Addis-Abeba notamment) contribué à l’écriture de guides touristiques. M Sako a été aussi l’un des concepteurs des toutes premières décorations des espaces intérieurs de l’hôtel de l’Amitié à Bamako qui donnaient à voir aux visiteurs un panorama de la diversité culturelle malienne.

Amateur d’arts, éclairé, grand collectionneur d’objets, mais aussi de documents anciens, M. Sako était de tous les combats pour la promotion du patrimoine culturel africain et malien. Il était particulièrement attaché à la transmission de ce patrimoine culturel ainsi que des valeurs positives qui s’y attachent.

Nous retiendrons par dessus tout de M. Sako, l’amour qu’il portait à son pays le Mali. M. Sako était habité par le Mali et était d’un patriotisme intransigeant mais d’expression non bruyante. Nous le taquinions très souvent au sujet de l’ « indétermination » de son appartenance ‘’communautaire’’ « ethnique » comme diraient certains.

Nous lui attribuons en effet de multiples appartenances identitaires qu’il assumait volontiers. Il était totalement Sonrhaï avec ses frères et sœurs de Gao, de Tombouctou de Niafunké, sa ville d’adoption à laquelle il était si attaché, Bamanan avec ses parents de Sollo (village d’origine de son père situé près de Bougouni) dont il présidait l’Association des ressortissants à Bamako, Soninké avec ses congénères de Nyamina et d’ailleurs, etc.

M. Sako était tout simplement Malien, comme on nous avait appris à l’être dans les premières années de l’indépendance. Doté d’une immense culture, rigoureux dans le travail, perfectionniste même, il était aussi bien à l’aise sur les questions d’actualité, que sur les sujets d’histoire coloniale, comme dans l’exégèse des traductions de textes arabes et autres manuscrits anciens.

Tous les chercheurs maliens et étrangers qui l’ont pratiqué sont unanimes à reconnaître la grande générosité dont faisait preuve M. Sako dans le partage du savoir. Sa très riche documentation personnelle était ouverte à tous comme l’était du reste sa maison de Faladiè, une maison accueillante, où l’on croisait régulièrement des personnes de toutes origines et d’horizons différents.

Le Pr Sako était un « pont », un ‘’passeur’’ entre personnes d’opinions et d’obédiences diverses, entre différentes générations aussi, et nous étions très nombreux à venir vers lui pour nous abreuver à sa science et bénéficier de sa sagesse, et cela d’autant que sa disponibilité était entière.
L’allure altière de ‘’Kôro’’ comme nous l’appelions respectueusement (terme qui signifie dans la langue bamanankan l’Aîné doté de l’autorité morale et qui exerce le pouvoir sur ses cadets auxquels il ouvre le chemin) sa prestance et sa bienveillance toutes soudanaises nous rassuraient tous, surtout les grands jours. Et cela nous manquera terriblement !

Je voudrais ici et maintenant au nom de toute la communauté scientifique du Mali, vous rendre cher maître l’hommage qui vous est dû. Tous vos amis des sciences humaines et sociales du Mali, ceux de la famille du tourisme et de l’artisanat, du monde des arts et de la culture de notre pays et de l’Afrique vous expriment par ma modeste voix leur éternelle reconnaissance. Vous avez mérité du monde de la culture, des arts et du tourisme de notre pays comme de sa communauté scientifique et en particulier de notre corporation, celle des historiens du Mali dont vous étiez un membre éminent.

Vos amis et anciens compagnons du Système de Nations unies sont également présents avec tous les autres, pour témoigner de leur amitié, cette amitié que vous saviez tant cultiver et entretenir.

Les générations montantes et futures dont vous vous préoccupiez tant, vos amis, les « tout-petits » de Faladiè qui vous étaient si attachés et que vous laissez désormais orphelins apprendront beaucoup de vos œuvres pour perpétuer votre idéal d’humanisme.

Cher maître, le temps est venu de nous séparer, mais nul doute que votre souvenir restera présent parmi nous à jamais.
Dormez en paix, cher maître, et que la terre du Mali que vous chérissiez tant vous soit légère !
Amen !

Doulaye Konaté
Professeur émérite Université de Bamako
Président de l’Association des historiens du Mali (ASHIMA)

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