Dr Sekou Oumar Diarra : “Les enfants paient un lourd tribut de la crise »

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A l’occasion de la célébration de la Journée de l’enfant africain, le 16 juin, ce spécialiste de la protection des enfants à l’Unicef-Mali fait l’état des lieux de la situation de l’enfance dans notre pays. Il souligne les progrès et met le doigt aussi sur les défis qui restent à relever, surtout dans le contexte d’un pays en proie à une crise sécuritaire

L’Essor : Pouvez-vous nous faire le point sur les droits de l’enfant au Mali ?

Dr Sekou Oumar Diarra : La protection des enfants est une préoccupation majeure pour les autorités du Mali. Témoins les nombreux instruments internationaux signés ou ratifiés par les pouvoirs publics. Au nombre de ceux-ci la Convention relative au droit de l’enfant pour prouver leur engagement en faveur de la promotion et la protection des droits des enfants. Au niveau national, la création d’un département en charge de la promotion et la protection des droits de l’enfant. Il convient, en outre, de signaler l’adoption de plusieurs mesures législatives et règlementaires nationales qui attestent de la volonté des autorités maliennes à promouvoir les droits des enfants.

L’Essor : Quels sont les principaux cas de violences subies par les enfants au Mali ?
Dr Sekou Oumar Diarra : En dépit des efforts cités plus haut, et de la volonté manifeste des autorités du Mali et des partenaires techniques et financiers ainsi qu’une société civile très engagée, les enfants continuent de souffrir de graves violations de leurs droits les plus fondamentaux. A titre indicatif, 15% des enfants ne disposent pas d’un acte de naissance, faute d’être enregistré à l’état-civil.

Le Code des personnes et de la famille fixe l’âge du mariage à 18 ans pour le garçon et 15 ans pour la fille avec l’accord des parents. Dans les zones affectées par la crise sécuritaire, les enfants continuent d’être enrôlés par les groupes armés. Plusieurs enfants sont régulièrement victimes des mines anti-personnel et des restes d’explosifs de guerre.

Au niveau de la justice, les enfants en conflit avec la loi sont emprisonnés pour de longues périodes et souvent dans des lieux de détention sans quartiers pour mineurs. Les mariages forces des filles mineurs continuent, les viols et autres agressions physiques et l’exploitation sur les enfants continuent à être perpétuées au sein des familles et dans les communautés. Autant de situations contraires aux conventions et instruments internationaux ratifiés par le Mali et souvent intégrés dans la législation nationale

L’Essor : Quelles sont les avancées en matière de protection et de promotion des droits de l’enfant ?

Dr Sekou Oumar Diarra : Face à ces constats et devant l’ampleur de la recrudescence de la violation des droits des enfants, l’Unicef s’engage à appuyer le gouvernement du Mali dans la mise en place de programmes de protection des enfants. Ainsi à travers les activités de la section protection, l’Unicef appuie le gouvernement du Mali à mettre en place des programmes de prévention des violations des droits de l’enfant d’une part et d’autre part des programmes de réponses et de prise en charge des besoins des enfants vulnérables ou ceux affectés.

Ces programmes portent notamment sur l’enregistrement de naissance donnant à l’enfant l’accès à un nom, une famille et une identité dans un pays. Le projet du Code des personnes et de la famille, qui est en relecture, fixe l’âge du mariage à 18 ans et pour le garçon et pour la fille. Il est essentiel de noter aussi le plaidoyer sur les préoccupations sur lesquelles le Mali a tenté de prendre des mesures urgentes pour mettre en place des mécanismes juridiques pour interdire les pratiques traditionnelles néfastes y compris le mariage forcé et précoce qui ont un impact très néfaste sur la santé et le bien-être des femmes et des filles.

L’Essor : Avez-vous des statistiques par rapport à ces avancées ?
Dr Sekou Oumar Diarra : Au Mali, les progrès enregistrés sont indéniables : le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans a baissé d’environ 50 % depuis 1989, de plus en plus d’enfants sont vaccinés contre les maladies les plus meurtrières, et les filles et les garçons fréquentent et achèvent de plus en plus l’école primaire.
Le droit à l’expression plurielle des enfants est une réalité avec le Parlement des enfants qui reste une tribune de libre expression. A cote des enfants parlementaires, dans une synergie d’action, nous avons les enfants journalistes, les ambassadeurs de la rentrée scolaire, et plusieurs autres mouvements et associations d’enfants.

La commémoration de certaines journées dédiées uniquement aux enfants telles que la journée de l’enfant africain célébrée le 16 juin, la Journée mondiale des droits de l’enfant, le 20 novembre, entre autres, sont des opportunités pour renforcer le plaidoyer, mais aussi l’information sur les droits des enfants.

L’Essor : Quels sont les défis du Mali concernant la protection des droits de l’enfant ?

Dr Sekou Oumar Diarra : L’enfant est un détenteur de droits c’est-à-dire qu’il a des droits que les parents, la communauté, le pays ont l’obligation de lui donner. Parmi ces droits figurent l’éducation, les soins de santé singulièrement dans un contexte de crise sanitaire de la Covid-19, la protection contre toutes les formes de travaux dangereux et dégradants, la maltraitance, l’humiliation, le droit à l’enregistrement à la naissance, l’accès à des services de justice adaptés, à un environnement familial adéquat, etc.Au Mali, plus de la moitié de la population sont encore des enfants (moins de 18 ans). Si les enfants bénéficient de tous leurs droits dès leur naissance, ils peuvent beaucoup contribuer à construire le Mali de demain.

Néanmoins, les enfants font face à beaucoup de problèmes. Un enfant sur dix meurt avant son cinquième anniversaire et plus de la moitié des enfants ne sont pas complètement vaccinés, ce qui veut dire qu’ils ne sont pas protégés contre les maladies meurtrières. Un enfant sur 4 souffre de retard de croissance, ce qui l’expose aux maladies et nuit à sa performance scolaire.

Plus de 2 millions d’enfants en âge d’aller à l’école n’y vont plus. Les filles et les enfants des familles les plus pauvres sont les plus à risque d’abandonner l’école. Seulement près de la moitié des écoles au Mali dispose d’eau potable et moins de 20 % disposent de toilettes fonctionnelles et séparées pour garçons et filles.

Dans le même temps, plus d’une fille sur deux est mariée avant d’avoir 18 ans et plus de 70 % des filles ont subi des mutilations génitales féminines, ce qui les prive de leurs droits à la santé, à l’éducation et au plein épanouissement. Plus de 17% des enfants ne sont pas enregistrés à l’état-civil.

Récemment avec l’arrivée de la Covid-19, les risques de vulnérabilité des enfants ont augmenté. Plusieurs enfants sont affectés à cause des risques de séparation de leurs familles ou de leurs tuteurs légaux ainsi que leur accès très limité aux services sociaux de base.

L’Unicef a mis en place des programmes de prise en charge alternative et l’appui psychosocial des enfants affectés par le COVID-19 ainsi que des enfants affectés par la crise sécuritaire (enfants séparés/non accompagnes, enfants ex-associés aux groupes armés, enfants migrants, enfants en contact avec la loi etc.). Il y a aussi plusieurs services comme le centre de transit et d’orientation, les guichets uniques pour les enfants en mobilité qui fournissent aux enfants des activités de prise en charge sur le plan psychosocial, sanitaire et socio-économique.

L’Essor : La situation des enfants déplacés est un cas fâcheux persistant au Mali depuis quelques années. Quelles sont les actions menées en faveur de ces mômes déplacés ?

Dr Sekou Oumar Diarra : Le contexte du Mali reste marqué par des attaques récurrentes perpétrées par des groupes terroristes, entrainant des mouvements de populations vers des zones plus sécurisées. Au cours de ces déplacements, les enfants payent le plus lourd tribut. Ils sont exposés à toutes formes d’abus, de violence et d’exploitation y compris les viols des jeunes filles, etc. Avec ces situations qui souvent ne sont pas régulièrement dénoncées, les chiffres sont le plus souvent en deçà de la réalité.

Le nombre par an d’enfants victimes d’agression demeure un casse-tête. Il existe plusieurs formes d’agressions : physique y compris sexuelle, agression psychologique et morale. Cette situation est hélas très répandue dans le contexte du Mali, confronté aux attaques armées par des groupes terroristes, les attentats avec des mines anti-personnel pour lesquels les enfants payent un lourd tribut, les viols des jeunes filles etc. Ces situations qui souvent ne sont pas régulièrement dénoncées, tombent malheureusement dans l’oubli. De manière globale, l’Unicef accompagne les communautés dans les situations d’urgence.

Il fournit des abris temporaires, approvisionnent les sites des déplacés en eau potable, fournit un accompagnement psycho-social aux femmes et enfants, entre autres mesures d’accompagnement. En outre, l’Unicef met un accent particulier sur le renforcement de la résilience et la culture de la paix et la cohésion sociale.

En appui au gouvernement, l’Unicef travaille à l’avènement d’un environnement propice à la résilience des communautés. L’Unicef s’investit à renforcer des approches locales et le suivi des services sociaux sensibles au genre et centrés sur l’enfant ; ainsi que le renforcement de la résilience des communautés vulnérables par des programmes de protection sociale. Les services décentralisés sont mieux équipés pour répondre rapidement et permettre un rétablissement face aux catastrophes naturelles et à d’autres crises.

En résumé pour que les enfants soient mieux protégés, il faut qu’au niveau communautaire et familial que les parents veillent sur l’enfant depuis sa naissance en le mettant dans tous ses droits et l’élever dans un environnement familial apaisé et non violent notamment les comités locaux de protection des enfants, les familles d’accueil transitoire pour certaines catégories d’enfants particulièrement vulnérables, ainsi que les nombreuses campagnes d’information et de sensibilisation des parents, des communautés et des enfants eux-mêmes sur le respect des droits de l’enfant.

Propos recueillis

par Mohamed D. Diawara

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