Eco Uemoa/Eco ZMAO/Eco Cedeao : Trois prétendants, un nom !

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Coup de tonnerre ! Le 16 janvier 2020 à Abuja, la ZMAO (Nigeria, Ghana, Liberia, Sierra Leone, Gambie, Guinée) désavoue le projet monétaire de l’Uemoa (Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Guinee-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) de rebaptiser le FCFA en ECO, l’accusant de non « conforme ». Pourquoi cette volte-face de dernière minute alors que tout semblait en ordre, du moins en apparence, lors du dernier sommet de la Cedeao ? À qui revient la paternité du nom « ECO » ?
Point utile de faire un test ADN. Un bref rappel historique suffit.

– C’est en 2009 que les pays membres de la ZMAO ont adopté le projet d’une monnaie unique en leur sein dénommée « ECO ».
– Le 29 juin 2019, la Cedeao (Uemoa + ZMAO + Cap-Vert) a adopté formellement « ECO» comme nom à la future monnaie unique.
– Le 21 décembre 2019, l’Uemoa par la voix du président ivoirien, en présence du chef d’État français, annonce « unilatéralement » la fin du franc CFA et son remplacement par «ECO» dès 2020.

N’est-ce pas un peu burlesque que des pays francophones adoptent un nom anglophone – ou ce qui en reste – (ECO vient de ECOWAS) pour nommer leur monnaie commune ? L’Uemoa se cherchera-t-elle un autre nom monétaire, étant entendu que la réforme du franc CFA annoncée est devenue, presque, irréversible ?

En creux, se joue la bataille pour le leadership politique, économique et financier de la sous-région entre les axes Abidjan et Abuja. Entre l’Éléphant et l’Aigle. Sur le papier, comme le dirait l’autre, il n’y a pas match. Un habitant sur 2 de la Cedeao est Nigérian. L’ogre nigérian (première économie africaine) produit à lui seul 70% de la richesse de la Cedeao, soit pratiquement 10 fois l’apport de la Côte d’Ivoire.

Mais la géopolitique ne saurait se résumer à une simple arithmétique. La réalité est bien souvent différente de la perception. Un État faible et affaibli peut être le cache-sexe d’un État fort et fortifié. La France pèse 7 fois plus que le Nigeria. La France, avec seulement le tiers de la population nigériane, produit en moins de 2 mois (1,7 mois exactement) la richesse annuelle produite par la première économie du continent africain !

La rivalité entre Anglophones et Francophones pour le contrôle de la Cedeao qui couvait depuis plusieurs années est maintenant révélée au grand jour. La Côte d’Ivoire, locomotive de l’Uemoa avec 40% du PIB et détentrice ad vitam aeternam du poste de gouverneur de la banque centrale communautaire, voit d’un mauvais œil son positionnement actuel dilué dans le futur ensemble monétaire de la Cedeao (7% du PIB), au point de la reléguer au 3e rang derrière le Nigeria et le Ghana, à jouer les couteaux sans lame. Elle a bien compris cette vérité primaire des paroliers africains : « Ne te laisse pas lécher par qui peut t’avaler ».

Il fallait donc marquer le coup, en jouant des coudes, avant la réalisation de cette méga fusion-absorption que le géant nigérian s’apprêtait à faire avec le véhicule de la Cedeao. Avec une production quatre fois supérieure à celle de l’ensemble des huit pays de l’Uemoa réunis, le Nigeria n’aurait fait qu’une bouchée l’organisation sous-régionale qui disparaîtrait dans les flots et torrents de la « nigélisation ». Le Bénin en sait quelque chose. Il subit depuis le 20 août 2019, grandeur nature, l’expérimentation de l’hégémonie de son géant de voisin.

Un autre enjeu, et non des moindres, est la tenue et le contenu de la future politique monétaire. Le Nigeria, habitué à faire tourner la planche à billets avec peu ou prou de succès, et à laisser flotter sa monnaie avec plus ou moins de succès, n’est pas prêt à tronquer sa liberté monétaire contre un dogmatisme monétaire qui, semble-t-il, a asservi et desservi pendant plusieurs décennies ses voisins francophones. La Côte d’Ivoire, auréolée des 3 S (Solidarité, Solidité, Stabilité) de l’Uemoa, n’est pas aussi prête à se faire embarquer, sans coup férir, dans le yoyo nigérian tout en lâchant le parapluie français. On est dans un parfait imbroglio.
En embuscade, certaines puissances étrangères à la zone ne tirent-elles pas les ficelles, déjà suffisamment distendues entre les membres actuels de la Cedeao ?

Dans cette cavalcade où chacun parle à sa paroisse, la France joue aussi son avenir en Afrique, grandement et dans des proportions jamais égalées. Comment la France qui ambitionne même d’étendre son aire d’influence monétaire à certains pays anglophones et lusophones d’Afrique, sera-t-elle disposer à accepter, avec bienveillance, la suppression pure et simple du lien monétaire avec ses anciennes colonies de l’Uemoa ? Ceux qui attendent, patiemment et vaillamment, ce regard attendrissant de l’Hexagone sur la mise à mort du franc CFA (XOF et/ou XAF), ou tout au moins que la France humaniste et africaniste, généreuse et chaleureuse, se contente d’observer le mouvement monétaire irrédentiste et abolitionniste, sans broncher, la réalité se chargera de les ramener à un état plus lucide.

Les prochaines semaines risqueront d’être décisives avec à la clé des prises de position incisives, dictées par la seule règle des intérêts partisans.

Cheickna
Bounajim Cissé,
Auteur de « FCFA, Face Cachée de la Finance
Africaine (BoD, 2019)

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