Espace scolaire : Les élèves drogués font régner la terreur

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                          Des étudiants de la “colline du savoir” contrôlés par la police

Enseignants passés à tabac, directeurs d’école sous la menace d’armes blanches voire à feu… les élèves toxicomanes dictent leur loi dans certains établissements. Ils n’épargnent pas non plus leurs camarades qui n’adhèrent pas leur « religion »

Depuis belle lurette, la sonnette d’alarme est tirée pour stigmatiser la baisse du niveau à l’école. Cette baisse du niveau est la conséquence de la crise grave qui pourrit l’atmosphère de l’école. Les enseignants sont très souvent en grève. Les élèves et les étudiants aussi. Résultat : les programmes ne sont jamais épuisés.
Aux grèves incessantes, il faut ajouter un phénomène tout aussi grave. C’est la prolifération de la drogue dans certains établissements scolaires. Des dizaines d’élèves sont devenus des toxicomanes. Dans l’établissement public « Aminata Diop » de Lafiabougou la situation est préoccupante. C’est l’un des plus grands groupes scolaires de l’enseignement fondamental dans la capitale. Elle compte plus de 2000 élèves repartis entre 10 directions. Dans ce grand groupe scolaire, des élèves s’adonnent à la consommation de diverses drogues. C’est alarmant dans la mesure où ces élèves sont à peine adolescents. La gamme des drogues qui circule dans la cour est variée : cannabis, chanvre indien, tramadole, héroïne, Off, KO, cocaïne, etc. Le témoignage d’un adolescent de 16 ans fait froid dans le dos. « Je prends du chanvre indien à l’approche des examens ou si je dois accomplir une tâche difficile. Ça me permet de me surpasser à l’école », confie benoitement le jeunot habillé d’un polo bleu et d’un jean noir. Il ne semble pas se plaindre de la saleté et de la mauvaise odeur qui règnent à l’endroit où notre entretien a eu lieu. À ses cotés, se tient un autre garçon. Ce dernier, à peine 14 ans, cheveux ondulés (drink), porte un tee-shirt rouge et une culote jean qui coupe aux genoux. Que ressent-il en consommant la drogue ? Le garçon lâche une bouffée de fumée répugnante, avant de lancer : « Haaa, grande sœur, tu ne peux pas comprendre, si tu n’as pas essayé. Moi, je suis réaliste, je peux avoir tout ce que je veux. La vie n’est pas compliquée hein ».

L’EXPLOSION DU FLÉAU- Les deux jeunes semblent tirer du plaisir de la fumée de leur herbe. Le pire, c’est que les élèves toxicomanes peuvent se procurer des stupéfiants entre 100 et 500 Fcfa. La modicité du prix d’achat expliquerait l’explosion de ce fléau. Le plus inquiétant est que ces élèves sont âgés de 12 à 17 ans.
Le directeur Abdoulaye Sissouma administre « la Section 8 » du groupe scolaire « Aminata Diop » qui compte 433 élèves. Il révèle que deux tiers des élèves se droguent. En général, les consommateurs de chanvre indien restent à l’écart, derrière les fenêtres. Quand ils rentrent en classe, ils perturbent le cours. Pour avoir leurs doses, indique le pédagogue, ces délinquants volent les ampoules, les ventilateurs et autres accessoires de la classe. Ils les revendent à 200 ou 300 Fcfa. Comme cela ne suffit pas pour leurs doses quotidiennes, ils volent l’argent et les téléphones portables de leurs camarades et même des enseignants.
« Récemment, un directeur de cet établissement en a été victime. On lui a arraché son téléphone après lui avoir mis un couteau sous la gorge. Il a laissé faire pour avoir la vie sauve », témoigne le directeur de « la Section 8″. Le pédagogue évoque la situation non sans émotion. Il raconte le cas d’un élève qui a été violemment attaqué dans la cour de l’école par des élèves toxicomanes. L’un d’entre eux a lancé une hache qui a atterri sur la voiture de la directrice du centre, brisant les vitres. L’élève victime a dû être transféré dans un autre établissement car les drogués avaient juré de le tuer, si jamais ils le revoyaient dans la cour.
Le directeur Sissouma est intarissable sur des histoires similaires devenues le lot quotidien de son établissement scolaire. Un jour, un élève se droguait derrière la fenêtre d’une classe. L’enseignant l’a invité à quitter les lieux. Le maître fut brutalement attaqué par le délinquant et sa bande. Ils ont ensuite empêché le directeur de prévenir la police en lui arrachant son téléphone portable. « La situation ne fait qu’empirer. On déplore un cas chaque jour », déplore notre interlocuteur qui révèle que les enseignants et les directeurs portent des casques pour se prémunir contre les jets des pierres à longueur de journée dans l’enceinte de l’établissement. Cette mesure de protection, ajoute-t-il, fait suite à l’atteinte à l’intégrité physique d’un directeur. Le dirigeant d’établissement a reçu une pierre en pleine tête au moment où il tenait le drapeau pendant l’exécution de l’hymne nationale.
La raison de cette agression ? “Les enfants voulaient être libérés pour la fête de Tabaski”, explique M. Sissouma. Ce jour là, certains étaient munis de pistolet et d’autres de pierres. La menace était telle que le personnel enseignant a trouvé refuge dans les bureaux.
Les évaluations du trimestre se sont déroulées dans cet établissement sous la protection de la police durant 15 jours. Les enseignants sont, malgré eux, en première ligne. Exposés parce qu’ils sont en contact avec ces élèves qui représentent un danger, ils craignent pour leur vie. Les enseignants évitent soigneusement d’avoir des histoires avec ces élèves drogués. Personne ne peut prévoir les réactions de ces excités. « Quand nous donnons une mauvaise note à un élève, il nous menace :  » toi là, il faut rester ici. Si tu mets les pieds dehors, je te montre ce que tu n’as jamais vu encore », témoigne un autre enseignant ayant requis l’anonymat. On le comprend. D’après le même enseignant, à l’heure de la descente, les enseignants et les directeurs restent sur place jusqu’à ce que tous les élèves quittent l’établissement.

MONTÉE DU BANDITISME- Qu’est-ce qui explique l’agressivité de ces jeunots ? Selon le psychologue Moussa Coulibaly, la drogue modifie notre perception de la réalité en agissant sur le système nerveux central. Les stupéfiants exposent à des troubles psychologiques graves. Les plus connus sont la mauvaise humeur, l’agressivité, les crises d’angoisse et de panique, la perte de contrôle de soi, les troubles du comportement et les délires. La drogue produit chez les jeunes une démotivation et une diminution du désir d’apprendre, surtout chez les individus qui commencent à consommer à un âge précoce.
L’adolescence est une période très agitée où les jeunes sont souvent victimes de leurs rêves parfois irréalisables, d’où le sentiment de déception et d’échec. Ils se droguent pour fuir cette réalité amère. Les jeunes consomment alors des produits hallucinogènes. Ils tombent sous l’effet désastreux de cette substance souvent mortelle. L’absence du père, la misère, l’influence de certains rappeurs, comme Méga Fama, Pape Son, Iba Montana, incitent la jeune génération à la consommation des excitants.
L’établissement  »Aminata Diop » se distingue aujourd’hui par la montée du banditisme. Le commissaire principal du 5è arrondissement, Abdourhamane Alassane en sait quelque chose. Il a mis le grappin sur plusieurs élèves qui sèchent les cours pour fumer de l’herbe. La police a commencé à sévir après une réunion avec les responsables de l’établissement.
« On était stupéfait par les propos des enseignants. Ils disent que des élèves sous l’effet des produits hallucinogènes leur barrent la route, à deux ou trois virages de l’école et leur intiment de se défendre », confirme le commissaire principal. L’officier de police révèle que 60% des activités de la police sont destinées à la lutte contre la drogue.
A l’école plateau d’Hamdallaye, récemment baptisée groupe scolaire  »Madani Traoré’’, la situation n’est guère meilleure. Farabé Koné est l’un des directeurs de cet établissement. Il a érigé au rang de priorité la lutte contre la consommation des stupéfiants en milieu scolaire. Le pédagogue ne s’est pas fait prier pour nous montrer les différents points de consommation de drogue des élèves. Les élèves ont fait tomber certains pans du mur d’enceinte pour pourvoir s’échapper facilement, s’ils le voient arriver armé d’un gros bâton, explique le directeur d’école qui assure que la majorité des élèves drogués sont des mineurs. « J’ai pris un élève de 7è année, âgé de seulement de 12 ans. Il avait sur lui une grande quantité de stupéfiants, capable d’assommer une centaine d’élèves. Ce produit était certainement destiné à la vente. Avant d’appeler la police, j’ai voulu m’entretenir avec son père qui, visiblement, vit dans la précarité. Il m’a tellement supplié que j’ai décidé de libérer le petit. L’enfant a juré de ne plus recommencer. Mais je suis convaincu que demain il recommencera. J’ai remis la drogue saisie à la police », témoigne Farabé Koné qui révèle que par semaine, il attrape, en moyenne trois élèves toxicomanes. Chaque matin, la police l’appelle pour connaître la situation au sein de l’école. Pour se protéger contre des représailles, le directeur Koné fait connaître à tous les élèves, qu’il a suivi une formation militaire et qu’il détient une arme à feu dans son bureau.

65% DE DROGUÉS- Rares sont les établissements qui échappent à cette prolifération de la drogue dans le milieu scolaire. À quelques mètres de groupe scolaire  »Madani Traoré », se trouve une école privée dont nous allons taire le nom. Les élèves qui fréquentent l’établissement nient en bloc l’existence de drogués dans leur rang. Pourtant, ce n’est pas l’avis du directeur de cette école. Celui-ci confirme qu’au moins 65% d’entre eux, prennent la drogue. « Des parents viennent le signaler. Ces élèves toxicomanes prétendent prendre la drogue pour bien étudier et avoir un bon rendement scolaire. Au contraire, la drogue les transforme. On détecte les drogués à travers leur comportement. Ils ont l’allure bizarre et les yeux sont rouges», décrit ce directeur sous couvert d’anonymat.
Le directeur de l’Office central de lutte contre les stupéfiants, colonel-magistrat Adama Tounkara, estime que le problème de la drogue est transversal. Ce fléau social a un impact sécuritaire, sanitaire, économique et social, souligne-t-il, expliquant qu’un comité interministériel a été mis en place depuis 2010 pour davantage organiser la lutte contre la drogue.
La consommation de drogue est réprimée par la loi n° 01-078 du 18 juillet 2001. En 2016, souligne notre interlocuteur, l’assemblée générale des Nations unies a recommandé de considérer les consommateurs comme des malades, victimes du trafic des drogues.
« De plus en plus, on essaie de mettre en place des centres de désintoxication pour aider les victimes à se faire soigner », annonce le directeur de l’Office central de lutte contre les stupéfiants. Il révèle que le cannabis et le tramadole sont les drogues les plus consommées dans notre pays en raison de leur prix modique se situant entre 50 Fcfa et 100 Fcfa. Pendant ces trois dernières années, la quantité de drogues saisie annuellement atteint 10 tonnes de cannabis, 10 kg de cocaïne, 5 tonnes d’héroïne, des centaines des milliers de comprimés psychotropes.
Le patron de l’Office assure que des activités de sensibilisation sont faites dans les médias. Les moyens sont mis en œuvre pour développer chez les jeunes une prise de conscience par rapport à la gravité de la consommation de la drogue. Pour le moment sans grand résultat.
Maïmouna SOW

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