Exploitation des enfants : LE PHÉNOMÈNE NE CESSE DE PRENDRE DE L’AMPLEUR

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Pourtant, la pratique nuit aux droits fondamentaux des mômes comme l’éducation et l’apprentissage, indispensables pour mener une vie d’adulte sereine

Les enfants arpentent les rues et sont exposés à tous les dangers

Avoir un enfant est une bénédiction de Dieu, mais cela exige une grande responsabilité pour les géniteurs qui doivent le nourrir, le soigner, assurer son éducation et l’aider à s’insérer dans la vie active. Nous vivons aujourd’hui dans une société où tous les enfants n’ont malheureusement pas cette chance. Car certains parents affectés par la pauvreté ou influencés par la religion, laissent leurs enfants traîner dans la rue en quête d’aumône.
La mendicité des enfants est devenue une préoccupation dans nos grandes agglomérations.
Livrés à eux-mêmes, les petits mendiants sont exposés à tous les dangers de la rue : mauvaises rencontres, consommation de stupéfiants, vagabondage, prostitution. La liste est longue.


A Bamako, la mendicité est un problème récurent. La presse et les organisations de la société civile ont beau sonner le tocsin, le phénomène semble résister à toutes les solutions appliquées jusqu’ici.
Dans la capitale, malgré le grand froid, la canicule et la pluie, on voit des enfants dans la rue tendant la sébile aux passants. Ils sont presque partout : les grands carrefours, les marchés, devant les mosquées, les grands magasins, les services publics, les banques et même les boîtes de nuit à des heures indues.
Un jour du mois de janvier, il est 7 heures du matin. Sur une voie passante du quartier de Banankabougou, deux jumelles se faufilent entre les véhicules pour demander de l’aumône.
Leur maman, assise tout près, allaitant son bébé, les observe comme pour veiller sur leur sécurité. A 200 m de là, à un feu tricolore, Aminata Togola et ses 4 gosses dont des jumeaux ont élu domicile.


«Au début, je vendais des beignets au marché, ce qui ne me permettait pas de joindre les deux bouts. L’arrivée au monde de mes jumeaux a davantage compliqué ma situation. Mon mari a une autre épouse et ne pouvait plus faire face aux charges de la famille. J’ai au total 8 enfants et on n’avait qu’un seul repas par jour. J’ai donc décidé de sortir avec les jumeaux dans la rue pour mendier», témoigne Aminata.
Grâce à la mendicité, notre maman poule s’en sort plus ou moins bien car elle peut gagner 2500 ou 3000 Fcfa par jour. Elle compte économiser au maximum pour ensuite entreprendre une activité professionnelle, à savoir la couture.
Abandonnée par son époux, Sali a quitté Zégoua avec ses enfants pour s’installer à Bamako. Depuis 4 mois, elle emmène ses enfants dans la rue pour mendier. « Je quitte le domicile avec mes deux enfants dès l’aube et à la fin de la journée, on peut avoir entre 1500 ou 3000 Fcfa », affirme-t-elle.

LE CAS DES TALIBÉS- Parmi les enfants mendiants, il y a ceux qu’on appelle les talibés, c’est-à-dire les élèves coraniques. Nous avons rencontré certains d’entre eux au centre-ville. Agés de 7 à 11 ans, les pieds nus et portant des guenilles, ils disent mendier pour le compte de leur maître coranique. Ce dernier aurait même l’habitude de leur donner les frais de Sotrama (le transport en commun) pour venir en ville. Le plus âgé d’entre eux nous confie que leurs gains journaliers varient entre 5000 et 10000 Fcfa qu’ils versent intégralement au maître.
Mohamed Koné, 36 ans, fut talibé et mendiant, avant de tomber dans la consommation de la drogue et la délinquance. Il a séjourné à la prison centrale de Bamako 6 fois pour vol qualifié. « Je prends tous les stupéfiants sauf « Off et K.O » qui sont les drogues les plus dangereuses de la place. La rue ne peut que détruire l’homme. Elle le forme aux techniques d’agressions et de défense, ainsi qu’à toutes sortes de méthodes de vol. Je cherche à en sortir en vain. Une fois, un ami m’a aidé à passer le permis de conduire, malheureusement je n’ai pas pu me défaire de la rue », confesse-t-il. Awa Maïga accompagne sa mère handicapée chaque jour au centre-ville. L’argent que les deux gagnent, sert à couvrir en partie les dépenses familiales. Le hic est qu’Awa attend un deuxième bébé conçu dans la plus grande précarité. Notre interlocutrice considère la mendicité comme une activité lucrative qu’elle exerce par nécessité. « Je dois soutenir ma maman et mes frères. J’attends aussi un bébé. En toute franchise, j’avoue que la rue n’apprend rien de bon », témoigne-t-elle, avant de lancer un SOS aux ONG : « Aidez-nous avec des couvertures, des moustiquaires, des habits pour enfant et des médicaments ». Le cas de B.T est particulier. Elle louait les jumelles d’une maman pour venir mendier en centre-ville. Peu de temps après, elle a fini par tomber dans la prostitution alors qu’elle n’avait que 17 ans. Aujourd’hui, mère d’une petite fille, elle mendie le jour et devient « call girl » la nuit. Le Centre d’accueil, d’écoute et d’orientation pour enfant fait partie des nombreuses structures qui s’occupent des enfants de la rue à Bamako. Pour Aly Alphagalo, chef de division animation socioculturelle, le but de ce centre est d’aller vers les enfants de la rue, échanger avec eux afin de comprendre mieux leur situation et développer des stratégies d’intervention. Le but est d’orienter l’enfant vers une formation professionnelle ou scolaire. Le Centre accueille aujourd’hui 4423 enfants en situation difficile.
Au cours de ces dix dernières années, seulement 5% d’entre eux ont été insérés dans le tissu socio-professionnel.
Ce faible résultat est dû au fait que le Centre ne dispose pas suffisamment de ressources. Il compte sur la mairie du district de Bamako et des partenaires comme l’ambassade de France, des ONG (Kanouya, Caritas, Enda Mali, Samu Social) pour atteindre ses objectifs. « Compte tenu de ce handicap financier, l’activité de notre Centre se limite à seulement 4 sites qui sont les berges du fleuve, l’Autogare de Sogoniko, la devanture de la grande mosquée et le poste routier de Nyamana. De jour comme de nuit, nous effectuons des visites de sensibilisation et d’information sur le terrain », explique Aly Alphagalo, qui estime que les textes qui interdisent la pratique de la mendicité dans notre pays ne sont pas appliqués sur le terrain.
Maïmouna SOW

QU’EN DISENT LES LÉGISLATIONS ?

Le travail des enfants correspond à toute activité qui les prive de leur enfance, leur éducation et leur dignité mais aussi qui est néfaste à leur santé physique et psychologique et qui les empêche de bien se développer. En effet, la mendicité des enfants est une violation des dispositions de la CDE (Convention relative au droit de l’enfant) et de la loi n° 2012-023 du 12 juillet 2012 relative à la lutte contre la traite des personnes et les pratiques assimilées. L’article 3 de cette loi fait de l’exploitation de la mendicité d’autrui un crime dans notre pays. En effet, toute personne coupable de cette infraction est punie d’un emprisonnement de 2 à 5 ans et d’une amende de 500.000 à 2 millions de Fcfa.
Du point de vue religieux, la mendicité n’est autorisée qu’en cas de nécessité absolue, fait savoir l’imam du quartier de Sirakoro, Mohamed Maiga. Selon lui, une personne nécessiteuse peut tendre la main jusqu’à ce qu’elle gagne son pain quotidien. Mais au-delàs, a-t-il poursuivi, elle tombe dans l’interdiction. « L’islam, en tant que tel, condamne toute forme d’acte qui porte atteinte à la dignité de l’homme ou le conduit sur un chemin qui lui nuira », précise le religieux.
M.S


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