Chronique: Faire tout un cinéma pour ça !

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Ce n’est pas un phénomène rare, les spectateurs qui se laissent prendre au jeu de la mise en scène, surtout lorsqu’ils n’ont pas un grand niveau de lecture du film, en confondant fiction et réalité.
Bien des acteurs sont victimes de cette méprise, au point de se faire apostropher, voire agresser verbalement ou recevoir une mise en garde. Que penser de l’initiative prise par cette femme qui a cru devoir prévenir Amion, un acteur de la célèbre série télévisée Walaha du réalisateur Djibril Kouyaté ? De l’aveu de l’acteur lui-même, il a été interpelé au passage dans la rue, pour se voir signifier qu’un complot se trame contre lui par sa propre épouse et qui doit être mis à exécution dans le prochain épisode de la série. Elle lui conseille de ne pas boire la bouillie qui lui est destinée car elle contient du poison. Tout sourire face à une telle ingénuité, il la rassure qu’il suivra son conseil.

Cet autre acteur, dans le film Tiefing du même réalisateur, a été sérieusement chahuté par sa famille du fait d’avoir joué un rôle de pervers qui le montre dans sa tentative de séduire dans une chambre une fille, alors même qu’ils ne sont vus qu’assis au bord du lit, tous deux vêtus. La famille a demandé que ce passage soit retiré du film à ses frais et, mieux encore, s’est proposée de racheter tous les droits afin qu’il ne soit jamais plus projeté.
Ces genres de réaction sont une indication de la qualité de la réalisation au cinéma où la convention du spectacle enjoint le spectateur à s’abandonner aux fantômes de l’illusion, à faire fi de l’image de la réalité qu’il a sous les yeux pour la considérer comme réelle, au moins le temps de la projection, comme l’estime Christophe Lamoureux, expert en sociologie du cinéma.
Le cinéma est un art où la mise en scène est basée sur la qualité du jeu d’acteur, C’est l’art de la simulation pour le comédien appelé à « rentrer » dans un personnage.

Par extension, il a donné naissance à des expressions mettant cette simulation en relief. Il s’agit soit d’en faire trop, d’exagérer, soit d’amuser le public par différentes pitreries. Au football, l’attaquant qui se laisse tout seul écrouler dans la surface de réparation, le boxeur corrompu qui accepte de se coucher, sont autant d’actes de simulation qui vous font bondir de votre fauteuil pour crier contre ce quidam, s’il n’est pas de votre bord : « Oh, arrête ton cinéma ! »

Les expressions sont nombreuses du genre, c’est du cinéma ; faire tout un cinéma ; faire tout ce cinéma ; faire son cinéma ; faire du cinéma ; se faire son cinéma ; se faire du cinéma ; se faire un cinéma ; recommencer son cinéma ; monter un cinéma à quelqu’un.
Cette simulation représente le paradoxe du comédien qui fait que, selon Diderot, écrivain, philosophe français, l’acteur joue à être un autre ; mais d’une certaine façon il doit être cet autre pour que son jeu soit crédible, conforme au pacte de réception qui le lie à celui qui regarde et qui accepte d’entrer dans son jeu.

Car au cinéma, la convention du spectacle enjoint le spectateur à s’abandonner aux fantômes de l’illusion, faire fi de l’image de la réalité qu’il a sous les yeux pour la considérer comme réelle, au moins le temps de la projection.
Plein d’humour, cet écrivain, Albert Spaggiari, dans un de ses ouvrages décrit ainsi le fantasme d’un individu:  » Son seul amour, c’est sa bonne femme par correspondance. Tous les jours trois pages, et il ne la connaît même pas ! Y a des gars qu’ont besoin de se faire du cinéma ».

Ces expressions faisant référence au cinéma sont souvent affectées d’un statut de réprobation chez celui qui les profère. En effet, il est dit à qui le reproche est adressé, qu’il joue à être ce qu’il n’est pas ou qu’il exagère sur ce qu’il laisse paraître de lui, qu’il force le trait soit pour faire bonne figure, soit pour s’accorder la faveur des autres.
Prolongeons la réflexion pour faire état d’un spectateur qui exprime son enthousiasme en clamant : « ça, c’est du cinéma ! ». L’énoncé sonne comme une performance d’autant plus grande qu’il met fin à toute discussion. Il procède du simple constat que le film est bien de grande qualité et que chacun peut se réjouir, sans coup férir, de sa valeur foncièrement cinématographique.

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