Idrissa Soumaoro, enseignant : L’autre facette de l’artiste

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Immense talent, humble, modeste, généreux et passionné, Idrissa Soumaoro est incontestablement une légende de la musique, malienne notamment. Une référence qui a poussé la générosité à presque sacrifier sa carrière artistique au profit de l’enseignement de la musique, particulièrement aux non et malvoyants. Aujourd’hui, il savoure une retraite bien méritée en consacrant plus de temps aux siens sans pour autant parvenir à s’éloigner de la musique. La preuve est qu’il annonce pour bientôt un 3e album solo : Diré ! Chant d’amour et signe de reconnaissance à une localité de la Région de Tombouctou qui lui a beaucoup donné.

Auteur, compositeur et interprète, Idrissa Soumaoro est né en 1949 à Ouélessébougou (environ 75 Km au sud de Bamako), dans le Djitoumou. Il est avant tout un multi-instrumentiste qui a débuté par le pipeau (flûte à six trous) au village, puis l’harmonica, le timbo, la guitare acoustique…
Cet excellent pédagogue a toujours eu la musique et l’animation dans le sang. «Alors que je n’étais qu’un élève du second cycle, je faisais danser le village tous les samedis dans une salle de classe. On appelait ça bal poussière. Des chauffeurs préféraient venir avec leur véhicule vide que de rater mes animations les week-ends», nous confie-t-il souvent dans nos réguliers entretiens.

Ce penchant fait que peu d’observateurs ont été surpris par son choix de l’Institut national des arts (INA) après avoir obtenu le Diplôme d’études fondamentales (DEF) en 1967. Un choix qui n’était pas forcément celui de sa famille. «Quand je suis venu à l’INA, mes oncles se posaient la question de savoir comment peut-on avoir son DEF et n’aller apprendre qu’à souffler dans une flûte ? En un mot, à ne faire que de la musique ? Mais, ils ont finit par admettre que c’était ma vocation», rappelle-t-il.

Moussa BOLLY

Déjà, pendant ses vacances scolaires à Bamako, Idrissa était fréquent dans les salles de cinéma où naquît son amour pour les chansons hindoues. Ainsi, il n’hésita pas à mettre toutes ses maigres économies dans une flûte pipo pour interpréter ces airs à son retour au village.
à l’INA, il a étudié le piano et la guitare classique. Et ce virtuose au talent inné a joué l’orgue de 1973 à 1978 avec «Les Ambassadeurs du Motel». «Au début, je jouais en intermède avec ma guitare sèche pendant les concerts avant de devenir quelques mois plus tard membre à part entière du groupe en tant que principal joueur du piano que je maniais à merveille», se souvient-il.

De 1978 à 2005, il a joué l’orgue, la guitare en assurant aussi le chant et la composition au sein de l’éclipse de l’IJA (Institut des jeunes aveugles), «Kolly et les Acolytes» et «Les Compagnons». Et dans les années 80, il a ajouté le kamalen ngoni à son répertoire instrumental.
«éclipse, parce que c’était composé de voyants et de non voyants. éclipse aussi, parce que quand les élèves seraient suffisamment formés, nous les voyants encadreurs, allions nous éclipser en laissant la place aux handicapés visuels», explique-t-il. Un rêve concrétisé en 1984 avec un orchestre de handicapés visuels dénommé, sur proposition du regretté Ismaïla Konaté alors président de l’UMAV, «Miriya» (la pensée) ! Un groupe avec Amadou Bagayoko comme chef d’orchestre et Mariam comme lead-vocal.

Transmettre sa passion et son savoir-faire
Une fois ce défi relevé, Idrissa décide d’aller se former, histoire d’ajouter d’autres cordes à son arc. «En 1984, j’ai été en Angleterre pour approfondir mes connaissances en musique, surtout me spécialiser en musique braille. Avant de partir, je maîtrisais déjà le braille intégral et abrégé français. En Angleterre, j’ai étudié le braille intégral et abrégé anglais», nous rappelle le papa du rappeur Ramsès Damarifa (Sidi Soumaoro). Mais, connaître une technique est une chose, mais l’enseigner en est une autre. C’est pourquoi après avoir maîtrisé les signes braille de la musique, on lui a permis d’aller à l’Université de Birmingham pour passer un diplôme en éducation spéciale des handicapés visuels.

Ainsi, Idrissa fut le premier et le seul professeur de musique voyant spécialisé en enseignement des handicapés visuels dans notre pays. «Je suis le seul professeur de musique voyant, et peut-être l’un des rares du continent, spécialisé dans l’enseignement de la musique aux handicapés visuels», confirme-t-il sans se départir de la grande humilité qui le caractérise.

Le jeune professeur est rentré au Mali quatre ans plus tard (1988) bien armé pour continuer à enseigner à l’IJA. Après les événements de 1991, il a été nommé directeur technique de cet institut sous la tutelle de l’Union malienne des aveugles (UMAV). Cinq ans plus tard, en 1996, le maestro a été nommé Inspecteur général de musique. «Pendant 15 ans je me suis occupé de la formation et du suivi des professeurs de musique dans les lycées, les Instituts de formation de maîtres (IFM) sur toute l’étendue du territoire national», rappelle «Monsieur Soumaoro».

«J’ai toujours pratiqué la musique comme je le veux et comme je la conçois à côté de ma vocation de formateur. Et les gens n’ont jamais cessé de me conseiller de laisser l’enseignement pour me consacrer entièrement à une carrière artistique qui pouvait me valoir une grande réussite. Par réussite, ils entendent certainement devenir riche alors que l’argent est le cadet de mes soucis. Tout ce que je demande à Dieu, c’est de pouvoir toujours subvenir aux besoins de ma famille et aider ceux qui doivent l’être autour de moi. Et Dieu merci, j’y parviens et c’est le plus important à mes yeux. Sinon, ma vocation, c’est de former les jeunes. Et je suis connu à travers cette vocation qui m’a permis de côtoyer beaucoup d’artistes, voyants et non-voyants», raconte-t-il avec la grande humilité qui caractérise sa joviale personne.

à noter que la formation et le suivi pédagogique des professeurs de musique dans les lycées et les Instituts de formation de maîtres (IFM) l’ont occupé de 1996 à 2011 en tant qu’inspecteur général de musique.

Profiter pleinement de la vie en famille
En plus d’enseigner la musique aux jeunes, Idrissa a été régulièrement sélectionné dans le jury des Biennales artistiques, des découvertes de jeunes talents, des téléréalités au Mali depuis le début des années 80. Et le talent du maestro a séduit en dehors du continent africain au point d’attirer Ryan Coogler, le réalisateur de la super production hollywoodienne sortie en 2018, «Black Panther» ou «Panthère noire». Le titre «Bèrèbèrè» (Idrissa Soumaoro en featuring avec le regretté Ali Farka Touré) est l’une des musiques de ce film. «Des artistes et de nombreux compatriotes m’ont manifesté leur profonde fierté de voir ma chanson soutenir ce majestueux film américain. Et contrairement à «Ancien combattant, la chanson Bèrèbèrè m’a un peu permis de me lécher les mains. Personnellement, c’est surtout la satisfaction morale qui me comble», avoue-t-il.

Malheureusement, la patrie lui a été très peu reconnaissante. «J’ai formé, aidé ou simplement encouragé des artistes qui sont aujourd’hui officiers de l’Ordre national. Je suis chevalier depuis 2002. N’empêche que, je suis fier d’être cet artiste qui a fait et qui continue discrètement de faire parler de notre grand pays à travers le monde», indique le maestro.

En décembre 2011, il a fait valoir ses droits à la retraite. Peu focalisé sur les albums et moins présent sur les scènes, il passe une retraite sans stress en profitant bien de sa famille. «Je passe plus de temps avec mes enfants, petits-enfants, les miens en général…», se réjouit-il. «Je profite bien de la vie familiale depuis ma retraite de l’enseignement en décembre 2011. Enseigner le jour et faire la musique jusqu’au petit matin, sans parler des multiples voyages pendant plus de 40 ans, la vraie vie familiale n’existait pratiquement pas. J’essaye donc aujourd’hui d’en profiter au maximum», reconnaît-il avec un sourire loin d’être anodin.

N’empêche que les instruments de musique sont toujours à portée de mains. «J’ai mes instruments à la maison. Quand l’envie me prend, je joue l’instrument qui m’inspire. Je continue à créer et j’ai même un album qui est prêt et que je compte produire très bientôt pour le plaisir des Maliens». Un opus baptisé «Diré», un chef-lieu de cercle au bord du fleuve Niger région de Tombouctou, où il a été muté à l’IPEG de cette localité en 1971 après ses études musicales à l’Institut national des arts (INA) de Bamako. L’artiste a gardé un excellent souvenir de cette époque de par son travail et les personnes côtoyées.

D’ailleurs, il confesse volontiers que Diré fut le point de départ de l’histoire d’amour qui le lie encore à son épouse. En plus de marquer ses 50 ans de carrière musicale, ce 3e album s’annonce comme «un bel hommage à Diré», à cette période de sa vie qui lui est très chère. Ne lui en demandez pasdavantage sur cet opus de 12 titres car en plus de l’humour qui lui sert aussi d’outil pédagogique, Idrissa aime surprendre ses fans qu’il n’a d’ailleurs jamais déçu.

Aujourd’hui, Idrissa Soumaoro nourrit le rêve d’ouvrir un centre d’initiative musicale composé d’un studio d’enregistrement numérique, de salles de cours de musique et d’un espace culturel avec des chambres pour l’hébergement d’artistes étrangers de passage à Bamako.
En attendant de concrétiser ce projet, l’artiste-pédagogue profite bien de la vie et de sa musique. Ce maestro restera toujours une immense bibliothèque musicale, voire artistique et culturelle ouverte ; une pure source d’inspiration pour les jeunes générations !

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