Le bal des courtisans

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« Les courtisans ressemblent à ces jetons dont on se sert pour compter, ils changent de valeur au gré de celui qui les emploie ». Solon (Homme d’État grec)

Ils sont de toutes les fêtes officielles, hantent les salons huppés de la capitale, font le tour des chancelleries, fréquentent partis et dirigeants politiques, leaders religieux de toute confession. Ils ont leurs cartons pour tous les évènements de la République. Ils sont connus pour murmurer aux oreilles du prince du moment. Ce sont les courtisans.

Fidèles à eux-mêmes, ils sont victorieux des batailles qu’ils ne livrent jamais, s’approprient toutes les réussites, toujours loin des défaites et de leurs lendemains de tristesse. Ils roulent carrosse, abonnés à la gloire d’autrui, plastronnent avec les symboles de l’État alors qu’ils ne représentent à peine qu’eux-mêmes. Ils parlent fort, se prévalent héritiers d’ancêtres mythiques tombés aux champs d’honneur.

Nous les apercevons souvent, à défaut de les rencontrer. Ils escomptent du prestige en s’éloignant de la masse anonyme, font de leur proximité avec les décideurs un fonds de commerce. Ils excellent dans l’art de l’adapter aux circonstances et aux évènements. Vous rêvez d’un poste de ministre ou d’ambassadeur, souhaitez obtenir une bourse d’études, une subvention gouvernementale, un passeport diplomatique, un visa ? Leur entregent se monnaye à la carte, contre espèces sonnantes et trébuchantes. “Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité”, les plaignait De Chamfort.

FONCTIONS ET MORALITÉ FLOUES- Ils savent évidemment tout, peuvent tout, le bottin des puissants leur sert de livre de chevet, mais ne vous rendent pas compte lorsqu’ils échouent à satisfaire votre demande.
Sans attributions ni qualifications connues, ils se comportent comme des chargés des affaires sensibles, véritables garçons de course en fait, entretenant le mystère autour de leurs agissements bien loin de faire bon ménage avec la morale. Leur rang est inclassable parmi tous les autres mais ils servent tous les pouvoirs avec un zèle égal.

L’échine souple, ils ne réalisent pas le ridicule dont ils se couvrent en se défendant d’être des girouettes. Eux, ne sont que du bon côté du vent. Ils ne changent donc pas de camp, ni de veste, encore moins de boubou, en dépit des variations du temps et de la succession des princes. Ils justifient le mot de l’immense homme d’État et sage athénien Solon « les courtisans ressemblent à ces jetons dont on se sert pour compter, ils changent de valeur au gré de celui qui les emploie ».

Hâbleurs nés et fieffés menteurs, sans fierté ni orgueil, les courtisans sont esclaves des biens matériels et du gain facile. La possession est leur Dieu, le manque leur ennemi. Ils se gardent de fréquenter les sans-dents et croient la pauvreté contagieuse. Ils redoutent la précarité comme la Covid-19.

Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Peu importe, ils sont de la race dont le signe distinctif est l’apprêté au gain, le désir compulsif de paraître et de figurer en bonne place sur la liste civile des puissants et aussi d’inspirer l’envie et la jalousie de ceux qui ne les connaissent que d’apparence.

LA MARCHE DE LA BONNE ÉTOILE- Les courtisans ont le cuir épais, aspirent à un avenir lisse. Leurs alter ego sont au sein du pouvoir politique, du monde des affaires, de la classe des puissants et des possédants. Ils se détournent de l’opposition qu’ils se gardent cependant de narguer pour ne pas insulter l’avenir, ne fréquentent que les hommes ou femmes d’affaires ayant pignon sur rue, visitent assidument les chefs religieux dans les grâces du pouvoir politique dont ils anticipent les désirs avec empressement.
Les courtisans n’ont en face que des proies, adeptes de passe-droits et de raccourcis pour réaliser leurs ambitions. Leur clientèle s’étend à toutes les sphères de la société́.

Ils renvoient à l’image de ces charlatans sollicités par des naïfs désemparés qui les croient capables de miracles pour changer le cours de leur destin contrarié.
Marchands d’illusions, VRP de rêves, ils s’affranchissent aisément de l’obligation de résultats en brandissant l’argument imparable que le souhaitable et le possible ne se marient pas à chaque rencontre.

LE CORTÈGE DES VAINQUEURS- Tels des acteurs en représentation sur la scène de la vie nationale, les courtisans se joignent au bal des changements de régime, rejoignent sans transition le cortège des vainqueurs en militants de la 25è heure sans état d’âme, et non sans s’être réjouis du crépuscule du pouvoir éteint.
Ces virtuoses de la transhumance, dépouillés de toute éthique, écument nos pays avec, en bandoulière, le trafic d’influence et, comme mantra, l’opportunisme sans limites.

Les courtisans des temps que nous vivons, dont la fonction fut naguère de noblesse lorsqu’ils servaient nos rois et empereurs, sont aussi bien les produits que les plaies de nos sociétés et de nos pays. Appartenant à presque tous les corps de métier, ils se nourrissent de nos faiblesses et vivent de nos lâchetés inavouées. Ils polluent la sève même de nos valeurs, s’incrustent frauduleusement dans les affaires de la cité, trompent notre religion en tout.

Leur toute-puissance, apparente ou réelle, n’est pourtant pas une fatalité devant laquelle il faut s’incliner. De nous dépend la volonté d’y mettre fin en attaquant le mal à la racine. En commençant par le respect des règles et manuels de procédures, l’éducation du citoyen sur la gratuité de l’accès aux autorités du service public, en enlevant le dogme du mérite comme unique critère de promotion, en bannissant le sentimentalisme dans l’octroi des responsabilités. Prémunir ainsi l’État contre l’affaissement et l’incurie qui le guettent au rythme des courbettes des courtisans.

Ces résolutions constituent les véritables remèdes contre la corruption, la gabegie, la concussion, le favoritisme, ces cancers qui ont fini par métastaser tout notre corps social.
Restons lucides en ayant conscience que lutter contre les courtisans et leur funeste commerce est un défi énorme face aux habitudes et aux pesanteurs.

Ce combat serait à notre portée si, notre société́, dans un sursaut salutaire, décidait d’y mettre un terme. Pour le plus grand bénéfice de tous. Une véritable gageure qui s’apparente à faire le tri entre le bon grain et l’ivraie.

Hamadoun TOURÉ,
journaliste
[email protected]
yahoo.com

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