Lutte contre le terrorisme : Croisade contre un ennemi quasiment invisible

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La force Barkhane en patrouille sur le terrain

La force française Barkhane maintient la pression sur les Groupes armés terroristes (GAT) dans le Liptako. Objectif : les priver de leurs moyens de combat et de l’espace pour s’organiser

«Ce n’est pas trop tôt !», réagit tout à trac un soldat au grésillement de la radio du blindé n° 34, annonçant un «personnel armé d’un AK47, en visuel ». À l’arrière du véhicule, ses frères d’armes n’en sont pas moins stimulés. Les regards se figent et les oreilles tendues pour capter les détails sur cet ennemi circulant à « moto et habillé d’un tee-shirt bleu ». Il est 11 h 25 du matin, ce 17 février 2020. Le ratissage de la forêt d’Awagate, à environ 200 km à l’est de Gao, dans le Liptako, vient juste de commencer.
À l’invitation de la force Barkhane, nous avons embarqué aux côtés des soldats pour être au plus près des actions.
Cette opération d’une dizaine de jours mobilise environ 150 hommes de la Légion étrangère française, deux militaires maliens qui jouent le rôle de pisteur, 41 véhicules, deux chiens et un drone. De quoi troubler le calme de cette forêt, devenue un repaire pour des katiba affiliées à l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) et au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Elles y cachent des quantités importantes d’armes, de munitions, d’explosifs et de moyens de communication.
Durant cette mission, le capitaine Frédéric et ses hommes tenteront de dénicher les caches et ainsi priver des terroristes de leurs moyens de combat et d’un espace vital. «Il ne s’agira pas de grands face-à-face», avait prédit, la veille, l’officier. Les terroristes préfèrent en effet la pose d’explosifs aux affrontements directs avec la force française. Et lorsque certains d’entre eux sont repérés, ils abandonnent leurs armes et se font passer pour de simples bergers.
Une fourberie que notre « homme armé » maîtrise à la perfection. Il lui aura fallu moins de dix minutes pour se débarrasser de son AK47 et disparaître des radars. «C’est un Usain Bolt ou quoi ?», ironise le sergent Karim. Son arme et son blouson, qui contenait un téléphone avec carte SIM, sont récupérés dans les sous-bois par les éléments du génie. Ils sont d’abord accrochés à des fils et tractés à distance pour « s’assurer qu’ils ne sont pas piégés », explique le lieutenant Mathieu, le chef de section du génie. Son équipe, munie de détecteurs de métaux et appuyée par deux chiens, se met aussitôt à fouiller les lieux pour trouver d’autres armes. Rapidement, le détecteur d’un soldat s’affole, mais c’est juste un morceau de fer. Et au bout de plusieurs minutes de recherche, aucune cache dénichée. Pas de trace non plus de notre présumé terroriste. Les soldats découvrent une moto, qui ne présente cependant aucun signe suspect. «On sait reconnaître les engins des GAT», explique, plus tard, le colonel Nicolas, commandant du Groupement tactique désert n°2 (GTD-2).

Invisible- Sur plusieurs kilomètres, les soldats arpenteront à pied un terrain sablonneux piqueté de quelques épineux. Des troupeaux de bœufs et quelques ânes tentent d’y trouver de quoi paître. Pour le commun des mortels, la zone doit peu de choses à un enfer : le mercure monte jusqu’à 40 °C à l’ombre.
La « marche » est encadrée par des véhicules blindés à la silhouette menaçante et surmontés de tourelles qui virevoltent parfois. Mais ici, comme dans tout le Liptako, l’ennemi est quasiment invisible. Et pourtant, les renseignements font état de la présence d’au moins trois motos équipées de 12.7 et d’une trentaine de terroristes dans ce secteur. Pour cette première journée, la troupe doit se contenter d’une seule arme, d’un téléphone avec sa carte et quelques munitions. Un butin bien maigre, mais encourageant puisque « certains font des semaines, sans rien trouver », se console l’officier Étienne.
«Aujourd’hui, la moisson sera abondante», espère un sous-officier, avant d’embarquer dans son blindé pour le deuxième jour d’opération. Quelques heures plus tard, les contrôles de motos s’enchaînent. Dans ce contexte de guérilla, la vigilance doit rester de mise. Difficile, en effet, de distinguer le suspect du simple passant ou le simple citoyen du poseur d’engins explosifs improvisés (IED). Pis, ici, les Français ne sont pas les bienvenus. Et celui qui ose se rapprocher d’eux, devient systématiquement une cible pour les GAT qui ont une emprise réelle sur la zone. La troupe s’en est rendue compte, dès le premier jour de l’opération, dans un hameau où les habitants s’étaient montrés moins accueillants. « Ça ne veut pas forcément dire qu’ils sont tous des terroristes, mais ça prouve que la zone est sous emprise terroriste », confirme le colonel Nicolas.
Aussi, l’argent des trafics, notamment de stupéfiants, permet aux GAT de s’attirer les faveurs des populations. La pose d’un IED peut rapporter, selon une source anonyme, plus de 250.000 Fcfa. Une petite fortune dans une zone où la misère se lit sur les visages. Ces explosifs, essentiellement fabriqués à partir des ressources locales disponibles, sont la principale menace pour Barkhane. Ils ont couté la vie à plus d’une dizaine de soldats, depuis 2013. Les populations locales ne sont pas épargnées. En 2019, 48% des victimes d’IED étaient des civils, contre 39% en 2018, selon les Nations unies.
Pour briser l’emprise terroriste et rassurer les populations, Barkhane mise sur les actions civilo-militaires. À Gao, le capitaine Christine, la responsable de ce volet, est persuadée que c’est l’absence de projets qui grossit les rangs des terroristes. Ainsi, lors des opérations, en particulier avec les FAMa, des aides médicales gratuites sont proposées à la population. Barkhane agit également en conduisant ou en soutenant des projets qui apportent une aide directe aux populations : accès à l’eau, à l’énergie, à la santé ou à l’éducation. En 2019, plus de 75 projets civilo-militaires ont été menés, dont 35 dans la zone du Liptako-Gourma.
Actuellement, l’essentiel des efforts de Barkhane est concentré sur cette région, depuis le Sommet de Pau. Alors que le capitaine Fréderic fouillait la forêt d’Awagate de fond en comble, deux autres sous-groupements de Barkhane opéraient avec trois sections des Forces armées maliennes dans le Liptako. Utilisant des modes d’actions variés pour surprendre l’ennemi, ils ont mis, du 12 au 23 février, trois terroristes hors de combat et saisi des quantités importantes d’armes et de ressources.
Cette pression suffira-t-elle pour enrayer le terrorisme ? La majorité des légionnaires est optimiste. Certains, par contre, confient leur inquiétude de voir les combattants terroristes changer de zone d’opération et se réimplanter sur de nouveaux territoires. Une inquiétude d’autant plus justifiée que l’on remarque des activités des groupes terroristes dans des proportions inhabituelles dans les Régions de Kayes et de Koulikoro.

Envoyé spécial
Issa Dembélé

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