Mag’ Culture: Idrissa Soumaoro: LA MUSIQUE DANS LA PEAU

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Mohamed D. DIAWARA« Ancien combattant ».

Ce tube a fait le tour du monde. A cause des
nombreuses reprises plus ou moins légales, Idrissa Soumaoro n’a pas profité comme il se devait de sa chanson légendaire. Mais, il n’en garde aucune amertume. Rencontre avec le fringant retraité.

L’auteur de la célèbre chanson « Ancien combattant » à l’humour et à l’élégance légendaire nous reçoit chez lui à Badala-Sema II. Idrissa Soumaoro, toujours égal à lui-même, continue d’entretenir sa forme physique en faisant du footing les soirs. Malgré ses 70 ans, le natif de Ouélessebougou garde encore une forme physique enviable et une vivacité intellectuelle au top. Fidèle aux lunettes depuis son enfance, le spécialiste en musique des aveugles dira que chaque fois qu’il quittait sa ville natale pour venir vendre les marchandises de sa mère au Marché rose de Bamako, il en profitait pour s’acheter de jolies lunettes ».
De cette enfance laborieuse et triste, est né le style musical d’Idrissa Soumaoro. Selon lui, la présence du jazz, du blues, de la salsa ou encore du soul dans ses albums explique cette mélancolie qui a marqué sa tendre enfance. A cette tristesse, le musicien ajoute un humour satirique digne du Kotêba, un genre théâtral critique de notre pays. C’est pourquoi, son premier album sera baptisé « Kotê », diminutif de Kotêba. « J’ai su que j’étais tellement triste que j’ai utilisé l’humour pour accompagner mes chansons notamment dans «Toubabou Yassa», «Ancien combattant» et «Lakoli karamoko », confie-t-il.
Auteur compositeur et interprète, Idrissa Soumaoro fait partie des premiers étudiants de l’Institut national des arts (INA). Il y a appris la musique qu’il enseignera notamment dans les Instituts de formation des maîtres et à l’Institut des jeunes aveugles (IJA). « Après ma sortie de l’INA en 1971, les quatre meilleurs de notre promotion dont je faisais partie avons été affectés dans les Instituts pédagogique d’enseignement général (IPEG) », qui sont devenus IFM, explique-t-il, ajoutant que son premier poste fut Diré et ensuite Gao, où il devait soutenir l’orchestre régional pour sa participation à la Biennale en 1972. Une année plus tard, il rejoint l’orchestre des «Ambassadeurs du Motel» de Bamako. Cet épisode fut décisif pour le pianiste.
Les contraintes de son statut de fonctionnaire ne le permettaient pas de pratiquer la musique comme les autres camarades du groupe. « Les dimanches, quand on revenait de Kayes, Kita demandait un bal et un concert. En tant que fonctionnaires nous nous opposions pour ne pas sécher le lundi », relate-t-il pour résumer les difficultés qui ont parsemé les deux carrières qu’il menait en parallèle à l’époque. Il n’était pas question pour lui de choisir le métier de musicien au détriment de l’enseignement.

MUSICOGRAPHE BRAILLE – Il vivra ses premiers coups durs avec la piraterie de son œuvre « Ancien combattant » en 1970 alors qu’il n’avait que 20 ans. Cela lui donna une idée claire du showbiz. « Je savais depuis mon premier enregistrement que je ne gagnerai pas suffisamment dans la musique. Donc je ne pouvais pas tout abandonner pour elle », avoue-t-il.
La meilleure façon pour l’enseignant-chanteur de faire la musique à côté de l’enseignement était de pratiquer la musique de variété dans les espaces culturels et les hôtels. Après le déclin des Ambassadeurs en 1978, il commença à donner des cours de musique à l’IJA. Objectif ? Contribuer à la sensibilisation pour l’insertion socio-professionnelle des aveugles. En 1984, il crée l’orchestre «Miriya» composé uniquement de handicapés visuels qui sera dirigé par Amadou et Mariam.
Grâce à feu Ismaëla Konaté, président de l’Institut des aveugles, Idrissa Soumaoro bénéficiera d’une bourse pour aller se spécialiser dans la musicographie braille à l’université de Birmingham en Angleterre pendant 4 ans. « C’était également en 1984. L’objectif était d’apprendre aux jeunes aveugles à lire et écrire la musique », précise le premier musicographe braille de notre pays. Il cite avec fierté quelques célèbres musiciens qu’il a encadrés.
Il s’agit de Mariam Doumbia, N’golo Konaré et Madina N’diaye, la virtuose de la Kora. En 1985, il obtient le prix général Elizabeth Williams du département de musique du Royal national collège du Royaume-Uni.
En 1989, Idrissa Soumaoro adhère à l’orchestre «Koly et les acolytes» qui deviendra plus tard les «Compagnons». Ce groupe jouait à l’hôtel de l’Amitié. La journée étant réservée aux cours, il débutait l’animation dans les hôtels et les espaces culturels à partir de 18 heures. « Souvent cela continuait jusqu’ aux environs de une heure du matin. J’ai fait cela durant plus de 25 ans », se rappelle celui qui a été fait chevalier de l’Ordre national du Mali en 2002. Son répertoire comprend deux albums : «Kotê» sorti en 2004 (prix découverte RFI) et «Djitoumou» en 2010. Il attend la production d’une troisième œuvre déjà enregistrée.
A la retraite depuis 2012, l’inspecteur général de musique a effectué de 2005 à 2015, grâce à ses deux albums et aussi avec la renaissance des Ambassadeurs, plusieurs tournées internationales. « Depuis 2015, je profite de ma retraite. J’ai tous mes instruments chez moi. Je pratique quand j’en ai envie », signale-t-il.
Une retraite sereine et sans rancune aucune pour tous ceux qui ont exploité illégalement son tube « Ancien combattant » dont la liste continue de s’allonger. Les premiers furent Zao (Congo), Balla et ses Baladins (Guinée Conakry) etc. Selon le lauréat du prix RFI 2004, la reprise de cette chanson par les étudiants en musique du Conservatoire Balla Fasséké Kouyaté est l’une des plus belles surprises offertes à lui. « Ils l’ont mise en scène et ça été l’occasion pour les plus jeunes de la connaitre davantage », se félicite-t-il. En revanche, on entend dans « Black Panther », célèbre film de super-héros américain sorti en 2018, un passage de sa chanson « bêrê-bêrê », interprétée avec le regretté Ali Farka Touré dans l’album Djitoumou. « Cette fois-ci, je me suis bien léché les mains. J’ai perdu avec « Ancien combattant » et grâce à « bêrê-bêrê », j’ai gagné », se réjouit le natif de Djitoumou, faisant référence aux droits d’auteurs qui lui ont été versés. S’agissant du célèbre guitariste Ali Farka, il ajoutera que ce duo a été une chanson prémonitoire de son décès.
Par ailleurs, le musicographe invite les jeunes musiciens à utiliser les instruments traditionnels ou modernes pour rendre leur art plus vivant. Quant à la reconversion en artiste comédien de son fils, Sidi alias Ramsès, membre du groupe de rap «Tata Pound», il explique que ce changement est le résultat d’un dégoût pour le rap qui perdait sa quintessence avec l’arrivée de nouvelles vagues de rappeurs peu scrupuleux.
Si notre interlocuteur défend dans le titre « Kotê » que « toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire pour celui qui aimerait vivre longtemps », pour lui, la principale vérité qui doit régner aujourd’hui au Mali est la justice, source de sécurité et de paix.
« Je souhaite la paix pour mon pays et salue l’initiative de la création d’un dialogue politique inclusif », ajoute le musicographe braille, avant d’agrémenter la fin de notre entretien avec le morceau « Sigui kafo » où il invite les acteurs de la crise à dialoguer pour mettre fin à la désunion.

 

La petite histoire sur la chanson « Ancien combattant »

La célèbre chanson « Ancien combattant » est inspirée d’une histoire réelle qui s’est déroulée en présence d’Idrissa Soumaoro à Ouéléssébougou en 1965. L’ancien combattant qui s’appelait Filiba Sacko était le père d’un des camarades d’enfance chez qui Idrissa Soumaoro et d’autres amis dormaient. « On avait notre case chez lui, raconte l’artiste musicien. Filiba était un ancien combattant de la Seconde guerre mondiale (1939-1945). Un soir, quand les jeunes hommes prenaient du thé devant leur case, ils entendirent tout à coup des insultes : « Cochon, bougre di con, cancrelat ». Dans la foulée, ils se précipitèrent pour aller voir ce qui se passait. Le vieux Sacko était en train de sermonner violemment Sidi Niambélé, un jeune homme de la famille voisine qui avait poursuivi sa jeune sœur jusque chez l’ancien combattant qui se reposait sous un hangar.
La fille poursuivie s’est jetée sur les genoux du vieil homme afin de trouver protection. Le jeune Niambélé n’a pas hésité de la tabasser malgré tout. Un acte que l’ancien combattant prit comme une offense. Courroucé, il se lança furieusement dans des injures dans le français qu’il avait appris lors de la guerre. « L’ancien combattant était très mécontent et nous ne pouvions pas nous empêcher de rire sous cap », explique le musicien. Parlant du passage de la chanson où il dit : « une balle est rentrée dans mon front et sortir par mon ton», Idrissa Soumaoro fait référence au casque que le vétéran de la guerre tenait accroché à un pan du mur de sa maison comme le plus précieux de ses trophées. La partie frontale de ce casque haut dont le sommet ne touchait pas la tête avait été perforée par une balle lors de la guerre. « Il était fier de montrer ce casque à tout le monde en disant que cette trace était celle d’une balle qui avait pénétré par son front pour ressortir par sa nuque », relate-t-il avec un grand sourire.
A cette époque, Idrissa aimait s’essayer à la guitare que son beau-frère lui avait offerte. Il interprétait les chansons des chasseurs traditionnels. C’est ainsi que l’idée lui vint, pour la premiere fois, d’accompagner cette musique des chasseurs (donsos) avec les paroles de l’ancien combattant de la Seconde guerre mondiale.
« La chanson commençait à intéresser les amis et le vieux m’a dit un jour que je dois payer la cola », se souvient notre musicographe. C’est à l’INA, en 1969, qu’il va enregistrer une version améliorée et bien raccommodée du titre « Ancien combattant » sur les antennes de la radio nationale.
D’autres invectives amusantes seront ajoutées par l’auteur. Parmi celles-ci, on peut citer notamment bracha, malappris, petit n’imprudent, provocateur. A travers ce tube, explique le chanteur satirique : « je voulais remettre sur la table le respect des aînés qui est l’une de nos valeurs traditionnelles très importantes ».
M. Z. D.

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