Mamadou Bani Diallo : « L’AUTEUR RESTITUE PAR L’ÉCRITURE LES RÉALITÉS CULTURELLES ET SOCIALES DE SON TERROIR »

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Le critique littéraire fait un bon accueil au roman « Anaissoune à l’école des Blancs »  de Younouss Hamèye Dicko. Pour lui, l’auteur apporte une contribution notable au processus de renouvellement du roman africain, à travers sa propre autobiographie romancée

L’Essor : Le lancement du roman de Younouss Hamèye Dicko aura lieu demain samedi à la direction nationale des bibliothèques et de la documentation. Quelles sont vos impressions ? Que vous inspire la parution de cette œuvre littéraire qui est consacrée au thème de l’école française ?

Mamadou Bani Diallo : Il convient de saluer la parution du second volet de l’excellente autobiographie romancée que Younouss Hamèye Dicko avait entamée en 2010 avec l’évocation de la période faste de son enfance, alors assimilée au « temps de la Baraka ». à la fin du récit, le narrateur s’adresse ainsi à ses lecteurs pour aiguiser leur appétit : « Je plie la suite de mon récit pour la cacher dans le pan d’une natte bien ficelée que je ne déroulerai que pour vous faire revivre mon séjour à l’école nomade de Gourma Rharous». L’auteur manifeste sa volonté de restituer par l’écriture les réalités culturelles et sociales de son terroir. à cet égard, c’est le cœur rempli d’amertume et de regrets, que le héros-narrateur, Anaissoune, s’apprête à quitter l’ivresse du climat familial et social pour l’école des Blancs, source de rupture et de déracinement.

L’école nomade de Gourma Rharous où il a été inscrit en 1947, revêt une valeur stratégique pour la colonisation. Il s’agissait de « posséder le Gourma par le cœur en façonnant son intelligence ». Quoi qu’il en soit, l’école nouvelle ne manque pas de susciter dans les régions concernées une vague de réserves et de méfiances dont les autorités administratives et scolaires font fi. C’est l’amorce d’une série de bouleversements que le romancier tente de faire revivre avec le sens de la formule et de l’humour, relevant ainsi  la saveur du récit.

 

L’Essor : Quelle est la portée réelle de ce livre qui entretient des liens profonds avec une actualité encore brûlante ? Quels en sont les principaux enseignements ?

Mamadou Bani Diallo : La sortie de ce livre, annoncée depuis près de neuf ans, coïncide comme par hasard avec une situation de crise. A y regarder de près, l’épisode de l’école française n’apparaît nullement comme un phénomène gratuit et isolé : il impacte autant le parcours personnel de l’auteur que le destin de la nation malienne qui se forge sous les yeux du héros-narrateur, sans qu’il en prenne véritablement conscience. Celui-ci se voit progressivement, mais inexorablement pris dans l’engrenage de la nouvelle école qui l’entraîne irrésistiblement vers des horizons inconnus. On assiste ainsi à la rupture du cordon ombilical qui le relie à son Gourma natal. Bien qu’il soit sorti premier de l’Ecole nomade de Rharous, de Tinattène et de l’école sédentaire de Rharous, il ressent l’obtention du CEP comme « une espèce de trahison involontaire » envers les siens, « trahison involontaire » qui se poursuivra tout au long d’une brillante carrière universitaire au Sénégal et en France. Il devra, nécessairement, s’accommoder de cette « jolie contradiction » dont il ne sait s’il faut être fier ou avoir honte.

En tout état de cause, le séjour à l’école nomade de Gourma Rharous constitue un moment déterminant dans le parcours du jeune Anaissoune. Au contact de ses camarades de classes, issus de différents milieux sociaux, c’est une expérience irremplaçable qu’il vit intensément, celle de la cohabitation harmonieuse entre enfants peuls, touaregs et sonraïs. Nonobstant les bagarres, les joutes et les confrontations houleuses sans grandes conséquences du reste, les élèves prennent conscience de la pérennité des relations sociales qu’entretiennent depuis fort longtemps les différentes communautés dont ils sont issus. C’est un des principaux enseignements de ce récit agrémenté d’anecdotes savoureuses et croustillantes qu’il conviendrait de méditer à la lumière de la situation actuelle du Mali.

L’Essor : Quel avenir faut-il envisager pour ce roman ?

Mamadou Bani Diallo : Il apparaît, à travers les deux volets de son autobiographie romancée, que Younouss Hamèye Dicko apporte une contribution notable au processus de renouvellement du roman africain qui se prête, par sa nature même, à toutes sortes d’innovations. S’appuyant sur la souplesse du genre romanesque, notre romancier explore les possibilités de créativité au niveau de l’écriture et de la trame narrative avec une audace qui lui réussit. Il prend une relative liberté par rapport à l’esthétique classique, de manière à faire passer sa propre sensibilité et sa vision des choses.

Fruit d’une imagination et d’une expérience singulière, le roman est plus apte que n’importe quel essai scientifique à donner du monde une image concrète et vivante qui accroche directement le lecteur. Chez Younouss Hamèye Dicko, en particulier, la fiction romanesque se nourrit des réalités profondes de son Gourma natal pour les répercuter de la manière la plus saisissante : Anaissoune à l’école des Blancs apparaît, en fin de compte, comme un plaidoyer pour l’unité nationale à l’heure des grandes épreuves.  Certes, l’auteur de ce récit n’apporte pas de solutions toutes faites sur un plateau d’argent ; il ne joue pas non plus au donneur de leçons. Ce qu’il donne à voir et à méditer c’est « l’expression immédiate et précise de problèmes, d’inquiétudes et d’aspirations profondément humaines, préalablement à toute construction théorique », selon la formule d’Albert Gérard (Etudes de littérature africaine francophone, NEA, 1977). Encore faudrait-il que la nouvelle génération prenne toute la mesure de l’importance que revêt la lecture dans l’édification d’une société du savoir et de la compétition intellectuelle. Autrement, il y aurait dans ce domaine en régression un grand vide à combler. Il faut, donc, espérer que la nouvelle parution puisse impulser et dynamiser véritablement les activités littéraires dont la pratique a tendance à se réduire comme une peau de chagrin dans ce pays qui a été une référence incontournable en matière de création littéraire. La littérature pourrait alors jouer le rôle qui lui sied et faire avancer la réflexion sur les grandes questions d’intérêt national avec les moyens qui lui sont propres.

Propos recueillis par

YOUSSOUF DOUMBIA

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