Marché aux légumes de Bamako : Le monde fascinant des « dockers »

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D’une réputation pas forcément des plus mélioratives, les porteurs de colis du marché des légumes sont indispensables à l’activité commerciale. Immersion dans l’univers (curieusement) bien organisé des « porteurs » de légumes

Au grand marché de Bamako, ils sont  plusieurs dizaines de jeunes à s’être spécialisés dans le déchargement des voitures d’approvisionnement en légumes frais. Souvent méconnus du grand public, ces gaillards ont opté pour un métier nécessitant à la fois une grande force physique et une agilité hors norme.

Le soleil, en cette matinée de vendredi, darde la chaussée du « Boulevard des Martyrs » de ses rayons éblouissants. La voie, comme à son habitude, grouille de monde, partant ou venant du marché. Le balaie des « Sotrama » parait interminable. Ces voitures, reconnaissables à leur couleur verte et leur état dépravé, transportent des passagers entassés. Dans cette ambiance si bruyante, assaisonnée de vigoureux coups klaxons, ces fourgonnettes s’entremêlent comme un magma. Les moteurs Diesel et les cris rabatteurs des apprentis appelant les clients donnent le tournis.

De l’autre côté de la voie, des jeunes sont  adossés à un mur, scrutant le paysage. La bonne affaire peut surgir de nulle part.  Ils sont installés sur des caissons leur servant à la fois siège et de dortoir. A chacun son milieu. Bien que cela puisse paraitre invraisemblable, certains de ces jeunes se sont endormis et ne semblent nullement être indisposés ni par le bruit, encore moins l’odeur d’urine piquante qui se dégage du caniveau d’à côté. Bienvenue chez les « déchargeurs » des voitures d’approvisionnement en légumes du grand marché de Bamako.

Un peu d’argent de poche

« Notre travail, c’est de décharger les voitures qui viennent au marché. Présentement nous attendons l’arrivée du chargement de 11 heures », confie Oumar Bah, adolescent de 17 ans et élève de la 9ème année fondamentale. En cette période de suspension des cours, le gamin s’adonne à cette activité lui permettant de gagner un peu d’argent de poche. Après tout, il n’y a pas de sot métier.

A proximité du jeune Oumar est assis son ami Modibo Diarra du même âge. Les deux garçons se chahutent et discutent de football. Le débat semble être passionnant en ces heures perdues. Contrairement à son ami, Modibo n’est jamais allé à l’école et fait le docker depuis près d’un an maintenant. « Quand j’ai quitté mon village (Banamba), j’ai cherché du travail un moment sans succès. Finalement, j’ai opté pour celui-ci », explique le jeune, un léger sourire se dessinant sur le visage laissant apparaître ses dents en mal d’entretien.

A quelques mètres du groupe d’Oumar et Modibo, au coin de la rue, est nichée une autre bande de jeunes. Une bonne trentaine, plus bruyants et d’âge plus mûr. Ceux-ci  apparaissent, à première vue, comme « l’Unité d’Elite » du déchargement des voitures de légumes. Leur habillement atypique ne laisse aucun doute sur leur réputation de déménageurs de l’extrême : souvent en débardeur, pantalon ou en t-short déteint à l’épreuve du temps. Presque tous portent le même type de chaussures, ces souliers en caoutchouc appelés « Yôrô » en bambara. Que l’on ne se méprenne pas: leur apparence banale et bon marché cache fort bien leur caractère pratique pour les déplacements et les courses.

Pour faire le travail de ces jeunes, il faut avoir les appuis solides. L’endurance est nécessaire. Il n’est pas rare de les voir gaillardement transporter sur la tête un grand panier rempli de tomates. On peut aussi les voir dodeliner sous le poids d’un sac rempli de choux sur la tête nue. Ils sont aussi capables de certaines acrobaties dont ils ont le secret lorsqu’ils déplacent les colis de grand volume. Ils sont du genre à s’agripper sur une voiture en marche, ou parvenir à se faufiler par la fenêtre d’une voiture, sans que le chauffeur n’ait à ralentir sa machine. Tout un art !

« Nous déchargeons les voitures provenant des villages environnants de Bamako. Tout ce qui est légume venant au marché (tomates, choux, aubergine, poivrons, concombres …) ce sont nous qui le déchargeons », explique Siaka Konaté, un des meneurs de la bande. Il est arrêté au milieu du rassemblement de ses camarades. Grand, de teint noir,  il domine par sa musculature imposante. Pour commander dans un tel milieu, il faut avoir les moyens de sa politique. La plupart de ses amis lui tient en respect. Il a du se forcer un tels muscles au fil des années passées à soulever et transporter des paniers et des sacs de légumes.

Un métier pénible

Siaka et ses amis travaillent toute la journée. Certains, explique-t-il, viennent dès l’aube pour décharger et transporter les premiers arrivages de produits frais au marché. Pour lui, son métier est particulièrement pénible, exigeant un engagement physique exceptionnel. Les altercations sont aussi fréquentes avec les usagers du marché. Le travail demande  aussi une délicatesse et une certaine diplomatie, car le risque, comme à la guerre, n’existe pas.

« Nous travaillons avec les vendeuses de légumes. Les femmes sont intransigeantes en affaire. Si par mégarde on renversait la marchandise d’une femme, même si c’est la meilleure cliente, elle ne gênerait pas à exiger d’être rembourser », s’indigne le jeune homme qui défend aussi que le métier paye de moins en moins bien. « Nous commençons à être trop nombreux à faire le travail, environ une quarantaine. Avant, en nombre réduit on gagnait mieux », explique-t-il.  Le payement des travailleurs se fait en fin de journée, quand les femmes  terminent de vendre au marché. « Nous sommes payés en fonction des charges transportées. Pour un panier transporté on gagne 100 F cfa et 50 F cfa pour un sac », détaille-t-il.

Leur faux air de  jeunes errants au  look décadent peut donner une certaine image de ces jeunes. Toutefois, au sein du groupe reigne une certaine discipline. Oui, il y a des règles à respecter. Il existe même une « mini caisse d’assurance tout risque » en cas de rififi. « Nous avons une organisation. Chaque vendredi, nous côtisons chacun 200 F cfa pour notre caisse. En cas de maladie d’un membre ou si un membre à un problème avec sa cliente nous puisons dans la caisse », exprime Siaka Konaté.

Soudain, en pleine conversation, certains du groupe se mettaient à crier : « premier », « deuxième », « troisième ». Seuls les initiés décodent le message. Il s’agit d’une tradition. Ici, la règle veut qu’à la vue d’une voiture, les premiers à l’apercevoir se déclarent en criant rapidement dans l’ordre. C’est ceux-ci qui feront le boulot. « Souvent, ironise Siaka Konaté, les gens pensent que nous crions  sans raison, ils nous prennent pour des fous».

M. TOURÉ

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