Modibo Keïta, ancien directeur national du commerce et de la concurrence : « LES GRANDS ENSEMBLES NE CONSTITUENT PAS UNE MENACE, MAIS…»

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Lors du 12è sommet extraordinaire de l’Union africaine, tenu à Niamey le week-end dernier, les chefs d’Etat africains ont fixé la date du 1er juillet 2020 pour le démarrage des échanges de biens convenus dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLEC). Nous avons approché Modibo Keïta, expert en commerce international, pour bien cerner les contours de ce marché unique africain qui se dessine.
Aujourd’hui conseiller spécial du président du Conseil malien des chargeurs, ce technocrate qui a dirigé la direction nationale du commerce et de la concurrence a pris part, pour le Mali, aux différentes phases de négociations ayant abouti à la mise œuvre de la ZLEC.

Comment la ZLEC va-t-elle être mis en œuvre ? Quelles vont être ses répercussions sur nos économies ? Que doivent faire les États pour en tirer davantage profit ? Nous avons évoqué ces questions avec Modibo Keïta lundi, au siège du Conseil malien des chargeurs. D’emblée, il a soutenu que la ZLEC est une opportunité pour l’Afrique. « On ne peut pas dire que les grands ensembles sont des menaces pour un pays. Il faut savoir anticiper. Car, les résultats seront visibles dans les pays qui croient à la libéralisation, qui se préparent pour amoindrir les effets de la libéralisation sur leurs secteurs de production. Ils seront catastrophiques pour ceux qui croiseront les bras en disant que c’est un phénomène irréversible », explique-t-il.

La ZLEC, rappelle Modibo Keïta, « est un vieux projet des chefs d’État africains, inscrit dans le plan d’actions de Lagos ». Lequel plan prévoyait, selon lui, l’intégration de l’Afrique en vue de la création de cette zone. Des regroupements (sous-régional comme l’Uemoa et régional tel la Cedeao en Afrique de l’Ouest), ont été formés dans cette optique, révèle-t-il. Ces régions africaines se sont mises ensemble pour créer, à l’échelle de l’Union africaine, la ZLEC.

Pourquoi ce projet maintenant ? « La ZLEC est une réponse à la faiblesse des échanges intra-africains qui sont évalués entre 15% et 17% », explique-t-il, tout en précisant que les échanges entre pays européens atteignent les 70%, contre environ 50% du commerce entre les pays asiatiques.

SUPPRIMER LES DROITS DE DOUANES- Selon l’ancien directeur national du commerce et de la concurrence, pour que le commerce africain puisse refléter par exemple celui de l’Union européenne, il est nécessaire de supprimer les droits de douanes sur 90% à 97% des échanges entre pays africains. Les 3% restants sont, dit-il, considérés comme des produits d’exclusion. Par exemple, dans le cadre de la Cedeao dont le Mali est membre, il existe déjà un Tarif extérieur commun qui est appliqué à la frontière par tous ses pays membres. Ce tarif va être supprimé, précise Modibo Keïta.

Le démantèlement de ces tarifs est loin d’être immédiat. « Une liste de concessions tarifaires est établie selon des critères au niveau des négociateurs. Ces critères permettent de savoir les produits sensibles, non sensibles et les produits d’exclusion », explique l’expert. Pour lui, les produits non sensibles sont en principe les matières premières, les produits semi-finis et finis compétitifs, autres produits d’entreprises compétitives, les produits non fabriqués chez nous, etc. Ils constituent 90% des lignes tarifaires et 90% des échanges, précise-t-il, ajoutant que ces 90% doivent être démantelés sur une période de 10 ans.

Les produits sensibles qui concernent 7% des échanges peuvent être ceux des entreprises en difficulté, les biens industriels non compétitifs, etc. Ils doivent être démantelés dans un délai de 13 ans (10+3) pour les Pays les moins avancés (PMA). La somme des libéralisations fait alors 97% à terme. Les mêmes délais seront respectivement de cinq et dix ans pour les pays en développement. Quant aux produits d’exclusion, ce sont ceux qu’un État membre décide de soustraire du champ de la concurrence pour des raisons politiques ou stratégiques, précise Modibo Keïta.

Cette suppression des barrières, indique-t-il, permettra d’inverser la tendance à l’exportation vers les pays non africains, au profit de nos marchés. Les droits de douanes, qui constituaient jadis un obstacle aux échanges entre pays africains, auront été supprimés.

Comme impact, l’exportation des matières premières permet la création de chaînes de valeurs. C’est-à-dire celui qui excelle, par exemple, en création de matière première peut en produire à souhait. Ceux-là qui ont un avantage comparatif en matière de transformation auront accès à de la matière première en quantité suffisante pour transformer en chaîne. Chacun tirera ainsi profit de son effort. « Ce qui permettra de créer des emplois pour nos enfants qui ne seront plus obligés de fuir le continent pour d’autres pays », développe le conseiller spécial du président des chargeurs.

RÉPERCUSSIONS- Toutefois, selon l’expert en commerce international, il y a lieu de reconnaître que nos États vivent de droits de douanes : fiscalité de porte qui représente une part substantielle des ressources budgétaires. Concernant le Mali, dit-t-il, le niveau des échanges avec les autres pays africains est très faible. « Nous achetons généralement chez le reste du monde. Donc, la mise en œuvre de la ZLEC peut ne pas avoir beaucoup d’impacts sur les droits de douanes en ce qui concerne notre pays », estime Modibo Keïta, ajoutant que si nos échanges avec les autres pays membres de la ZLEC étaient très élevés, cela allait réduire le volume des droits de douanes collectés au niveau de nos cordons douaniers pour financer notre développement.

Mais, d’une manière ou d’une autre, il y aura des pertes de recettes pour l’État. Pour combler le gap, il faudra chercher des solutions alternatives, explique le spécialiste. Pour ce faire, une reforme fiscale s’impose afin que la fiscalité de porte que l’on va perdre soit remplacée par la fiscalité intérieure. Ainsi, l’État devrait, selon lui, faire en sorte que les secteurs qui doivent supporter le poids de cette reforme ne soient pas les plus faibles.

Pour les entreprises, la ZLEC offre des possibilités de diversification du marché en matière d’exportation, souligne Modibo Keïta. Par exemple, en exportant son coton sur l’Afrique du Sud ou l’Éthiopie, le Mali ne payera plus de droit de douanes. Cela veut dire que nous serons plus tenter d’aller dans ces pays africains que de vendre aux autres continents. Seulement, les entreprises exportatrices de produits industriels, devraient faire des efforts pour réduire le coût de leurs produits (compétitivité) et améliorer leur qualité pour les conformer aux normes, insiste notre interlocuteur.

Au niveau des importations, la marchandise africaine qui va rentrer dans notre pays ne paiera plus de droit de douanes. Les prix seront, se réjouit-il, amoindris au profit des consommateurs et au détriment du secteur industriel non compétitif. D’où l’urgence, pour l’État, de mettre la période moratoire à profit pour voir, avec le secteur privé, comment protéger les entreprises qui seront affectées.

La compétitivité d’une entreprise se trouve au niveau de l’environnement interne et externe, explique le spécialiste. Lorsque ses méthodes sont efficaces, efficientes, ses produits reviennent moins chers. Concernant l’environnement extérieur, l’entreprise achète certains facteurs qui sont produits par l’État : télécommunication, énergie, etc. Ainsi, malgré les efforts internes, lorsque les coûts de ces facteurs sont très élevés, « vous ne serez pas compétitifs. Or, une entreprise qui n’arrive pas à résister à la concurrence sur son propre marché ne pourra pas prétendre à l’exportation », analyse l’ancien patron de la direction nationale du commerce et de la concurrence. Pour lui, les réflexions de l’État doivent aller dans le sens de la réduction des coûts des facteurs de production.

Pour prévenir d’éventuels cas d’infiltration de produits étrangers, les pays vont convenir de règles d’origine, précise Modibo Keïta. «Lorsqu’un produit est fabriqué localement ou entièrement obtenu dans les pays de la Zone, on lui donne un passeport. Ce document permet au produit de circuler librement, car affranchi de droits de douanes », explique-t-il.

Pour notre interlocuteur, les produits ne détenant pas ce certificat d’origine sont considérés comme étrangers et sont assujettis au paiement des droits de douanes.

Cheick M. TRAORÉ

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