Moussa John Kalapo : Le photographe qui traque les imperfections de la société

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L’objectif de son appareil capte notre vie quotidienne, dépourvue des artifices. Il révèle ainsi une réalité moins reluisante

Pantalon jeans et jacket noir en cuir, le bonnet Cabral vissé sur la tête, barbe et moustache fournies, Moussa John Kalapo porte en bandoulière un appareil photo. « Ah ce bonnet permet aux étrangers qui ne me connaissent pas de savoir d’où je viens », lâche-t-il avec un sourire en coin. L’homme ne se sépare jamais de son bonnet en hommage au héros de l’indépendance bissau-guinéenne, Amilcar Cabral. Ce bonnet Cabral est devenu en quelque sorte le béret du Che Guevara de l’Afrique de l’Ouest, reflétant l’image du héros indépendantiste.

Né il y a 37 ans, à Bamako, Moussa John Kalapo fréquente l’école Alexis Makosso de Pointe Noire au Congo Brazzaville où avaient émigré ses parents. La famille revient plus tard à Bamako pour permettre au garçon de passer son Diplôme d’étude fondamentale (DEF) en 2000 à l’école Marie Diarra II à Hamdallaye (Bamako).

Moussa John Kalapo entre au lycée Prosper Kamara, puis il rejoint l’Institut de formation professionnelle (IFP) de Sikasso pour une formation en comptabilité. à sa sortie de l’école de formation, il travaille pendant quelques mois mais il comprend très vite que la comptabilité ne lui convenait pas. Il s’inscrit au Centre de formation en photographie (CFP) de Bamako où il suit une formation en photographie conceptuelle-créative et d’art. Après plusieurs années d’activité, il obtient une bourse de la Tierney Family Foundation Awards – Tierney Fellowship en 2015, pour poursuivre une formation en photographie documentaire et résidence de création à l’une des prestigieuses écoles d’art photographique Market Photo Workshop (MPW) à Johannesburg en Afrique du Sud.

Moussa John Kalapo expose actuellement au Musée des Tapisseries dans le cadre du Festival photo d’Ex 2020 intitulé « Regards croisés ». Un événement annuel qui se tient à Aix-en-Provence dans le sud de la France. Il a été sélectionné avec quatre autres photographes africains qui doivent croisés leurs œuvres avec celles de cinq photographes français sur la situation de l’humanité. Il y montre sa série documentaire sur les chambres dénommées : « Empreintes de mes rêves ». Il explique qu’il se démarque de la culture de l’esthétique en dévoilant sans artifices des conditions de vie assez communes et franchement indigentes de sa société, à travers la prise de vue de chambres à coucher.

à l’indigence matérielle s’ajoute la prolifération des traces de sentiments et d’états d’âme laissés sur les couches, au petit matin. Au-delà des réalités crues de vétusté, de désordre ou de saleté, John Kalapo nous exhorte à considérer les chambres et les lits comme les décharges des poids du conscient.

à Nîmes, une autre ville de France, le photographe fait la restitution d’une résidence de création effectuée en février dernier. Pour NegPos Galerie, le photographe malien avait travaillé sur le thème : Ceux qui n’ont pas de toit, et qui vivent dans un « Autre monde », les sans domicile fixe (SDF). La résidence ayant coincidé avec le confinement, il a donc intitulé son travail : « les oubliés du confinement ». Pour lui, la mesure qui consistait à demander aux gens de rester chez eux n’était pas juste. Car, s’interroge-t-il « comment faire lorsque le chez soit n’existe pas, que l’on vit dans la rue ?

Les rues se sont vidées, il n’y a plus de passants, faire la manche relève de l’impossible. « Ils ont été oubliés dans cette crise sanitaire. Ils sont livrés à eux-mêmes dans les rues urbaines désertées et subsistent encore des personnes, comme les sans-abris, qui n’ont d’autres choix que d’y rester. » Pour faire ce travail, John à dû se faire passer souvent pour un SDF, car c’était compliqué avec les règles très strictes. « Après mon travail je rentrais dormir dans mon appartement », témoigne-t-il.

Pour lui, la photo consiste à transmettre une vision. Un photographe doit avoir le réflexe de s’arrêter et d’observer. « Et se demander pourquoi les choses sont toujours vues d’une certaine manière alors qu’elles peuvent être racontées d’une autre façon. »

Il divise son œuvre photographique en trois catégories : le travail commercial conceptuel, l’éditorial (pour des magazines et des reportages) et les projets d’inspiration personnelle. Elles partent tous d’histoires de personnes, de groupes, d’événements, et se consacrent aux sujets humains et sociaux. Il a effectué des reportages photo pour plusieurs ONG et entreprises privées au Mali, en Afrique et en Europe. De grandes agences de presse le sollicite également. Il a aussi participé à des ateliers photos et des expositions collectives au Mali, Afrique, et en France.

Le projet « Archives photographiques du Mali » qui a officiellement démarré en octobre 2015, consistait à numériser les négatifs de grands photographes maliens disposant d’importants fonds photographiques comme Malick Sidibé, Abdrahamane Sakaly, Adama Kouyaté, Tijane Sitou, Félix Diallo et Mamadou Cissé.

Une activité suspendue pour le moment. Moussa Kalapo, recruté sur test, était l’un des deux assistants techniques chargés de la numérisation aux côtés des représentants des familles des photographes sélectionnés. Pour lui, « ce travail est d’autant plus important qu’il permet de préserver le patrimoine photographique que les familles ne peuvent pas toujours bien gérer et qui peut, soit disparaître, soit se retrouver à l’étranger, comme ce fut le cas du fonds photographique de Seydou Keita. Or, ces images font partie de l’histoire du Mali et doivent être conservées pour la postérité ».

En 2016, à la suite d’un appel à candidatures, Moussa a été retenu à la « Quinzaine de la photographie du Bénin », sur le thème « L’esclavage moderne». à Cotonou, il a remporté le deuxième prix appelé « Prix de l’Innovation ». Sa série intitulée « Le travail domestique des enfants » a séduit le jury par la beauté des images et sa force narrative.

En mars 2017, Moussa Kalapo a participé à une résidence de quinze jours à Rabat au Maroc, avec trois autres photographes du Sénégal, de la Tunisie et du pays organisateur, sur le thème « Rabat, l’Afrique en capitale ». Il a présenté à cette occasion une série dénommée « Présences ». Les images ont été exposées dans la Galerie Bab Rouah, du 28 mars au 23 avril 2017.
Dans l’avenir, il souhaiterait créer un espace d’échange culturel où il y aura des animations, des ateliers de photos de vidéo, de peinture, de lecture de portfolio et de critique d’art.

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