Moussa Mara, président du parti Yéléma : «Le Dialogue national inclusif a tracé des pistes pour le redressement de notre pays»

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Dans cette interview, le président du parti Yéléma, Moussa Mara s’exprime sur des sujets d’actualité comme les récents mouvements de grève des enseignants, la possibilité de dialoguer avec Iyad Ag Ghali et Hamadoun Kouffa, la situation sécuritaire du pays. L’ancien Premier ministre évoque également la mise en liberté provisoire d’Amadou Aya Sanogo et co-accusés et la lutte contre la corruption

L’Essor : Depuis plusieurs semaines, les enseignants sont en grève pour réclamer l’application stricte de la loi n° 2018-07 du 16 janvier 2018. Quelles solutions préconisez-vous pour sauver l’année scolaire, au-delà, l’école malienne ?
Moussa Mara : Ce conflit n’aurait pas atteint ce stade si le gouvernement avait été plus réactif à la situation. Les enseignants ont alerté depuis le mois de mai sur cette revendication, il aurait fallu les écouter, discuter et s’entendre avec eux de manière préventive et non attendre le dépôt du préavis de grève. Dans la même veine, je ne pense pas que la menace de recrutement de volontaires soit de nature à apaiser la tension, surtout que ces volontaires ne pourront pas remplacer ceux qui sont en grève. Il n’y a pas d’autre issue à la situation que les négociations. Le gouvernement a reconnu la pertinence des demandes des enseignants. C’est un pas positif qu’il faut faire suivre par un engagement financier plus important que ce qui est annoncé. Cet engagement financier est à faire couvrir par des mesures d’économies. Si on examine le budget d’État au titre de 2020, les possibilités d’économie sont réelles, à commencer par la réduction significative du train de vie des institutions, des voyages, des consommations de produits de luxe… Il faut que l’acte suive la parole quand on parle de difficultés financières. Le premier des actes est de diminuer les dépenses propres aux responsables d’abord et on convaincra plus facilement les enseignants de faire des efforts. Les enseignants sont également des parents d’élèves, il ne faut pas penser qu’ils sont heureux d’aller en grève.
De manière générale, la situation de notre école est préoccupante et nécessite à elle seule une conférence nationale et même un referendum ! L’éducation est un projet de société qui va au-delà des seuls acteurs de l’école. Nous devons prendre en compte notre démographie, identifier ce que nous voulons que nos enfants soient en tant que citoyens et quelles compétences nous souhaitons qu’ils aient dans 10, 20 ou 50 ans. Compte tenu de nos moyens et de la situation du pays, nous définirons ensuite la vision, les objectifs, les moyens et les efforts que chaque citoyen doit fournir pour y arriver, en commençant par les leaders.

L’Essor : Le Haut représentant du président de la République pour les Régions du Centre, Pr Dioncounda Traoré, a récemment confié avoir envoyé des émissaires pour rencontrer Iyad Ag Ghali et Hamadoun Kouffa, en vue de dialoguer avec eux. Quelle appréciation faites-vous de cette annonce ?
Moussa Mara : Le Haut représentant essaie de mettre en œuvre un sentiment très majoritaire dans notre pays qui s’est d’ailleurs traduit par des recommandations fortes lors du Dialogue national inclusif (DNI), aussi bien en mode décentralisé qu’au niveau central. Si la démocratie veut dire prendre en compte l’avis de la majorité du peuple, il est en droite ligne de cette règle. Maintenant, il convient d’attendre et de suivre les résultats des premiers contacts et les pistes de discussions éventuelles avec les groupes terroristes. Personnellement, je suis très réservé quant à l’efficacité de ces négociations, car je crains que les attentes potentiellement exprimées par ces groupes ne soient incompatibles avec les fondements d’un État laïc et d’une société tolérante et ouverte aux autres comme l’est la société malienne dans sa diversité. On verra bien la suite.

L’Essor : Quel commentaire faites-vous de la récente mise en liberté provisoire d’Amadou Aya Sanogo et co-accusés ?
Moussa Mara : Si j’en crois ce que le Procureur a indiqué, il s’agit d’une décision motivée par le droit et uniquement par le droit. Il faut traiter ce dossier conformément à la loi et uniquement cela, préserver la présomption d’innocence tout en veillant à ce qu’il n’y ait pas d’impunité. C’est pourquoi, il faut organiser rapidement un procès afin que les parents des victimes soient fixés sur ce qui s’est réellement passé.

L’Essor : Les conclusions du Sommet de Pau, tenu il y a quelques semaines entre les présidents du G5 Sahel et leur homologue français, ainsi que la reprise des travaux du Comité de suivi de l’Accord (CSA) sont-elles, selon vous, des signaux positifs pour améliorer la situation sécuritaire ?
Moussa Mara : Le Sommet de Pau a abouti à des décisions qui contribueront, si elles sont mises en œuvre totalement et avec détermination par les parties sahélienne et française, à réduire la menace terroriste. Une de ses conclusions est la coordination forte entre les forces armées françaises et sahéliennes. Cette coordination recouvrira par exemple une connexion forte qui nous permettra de requérir la couverture aérienne française en cas d’attaque de nos positions, comme cela a été malheureusement le cas à Sokolo récemment ; avec une réactivité d’une heure au maximum permettant de repousser les attaques et de causer des dommages aux groupes terroristes. L’un des moments les plus propices pour frapper les groupes terroristes, c’est quand ils attaquent nos positions car en ce moment, ils sont concentrés et emploient de gros moyens avant de les disperser après ces offensives. Si les décisions de Pau sont effectivement suivies, les groupes terroristes hésiteront à s’attaquer à nos positions et la peur pourra progressivement changer de camp.
Pour le Comité de suivi, il s’agit enfin d’accélérer la mise en œuvre de l’Accord de paix. Cela est à la fois simple et compliqué, car il dépend presqu’entièrement des parties maliennes dont certaines sont d’une mauvaise foi extrême. Espérons donc que rapidement, on voit les fruits de la mise en œuvre de l’accord, notamment pour les populations maliennes.

L’Essor : Estimez-vous que la solution à la grave crise qui secoue notre pays depuis 2012 passera par la mise en œuvre des conclusions du Dialogue national inclusif au nombre desquelles figure l’organisation prochaine des élections législatives ?
Moussa Mara : Le Dialogue national inclusif, bien qu’organisé de manière imparfaite, a permis de faire sortir des pistes importantes pour redresser durablement notre pays. Les quatre résolutions, la centaine de recommandations et les milliers de suggestions faites sur les plateformes électroniques constituent des outils utiles pour le renouveau malien. Cependant, leur mise en œuvre efficace et durable, requiert forcément des conditions politiques et sociales qui ne sont pas réunies aujourd’hui. La division socio-politique actuelle au Mali est telle qu’il sera quasiment impossible d’engager des réformes de fond et même de conduire des initiatives consensuelles comme l’organisation des élections législatives, locales, régionales… Il existe une grande défiance entre les acteurs politiques et sociaux. C’est peut-être sur cela qu’il convient de travailler au préalable. Souhaitons aux autorités d’avoir la clairvoyance nécessaire pour savoir aborder les problèmes dans le bon ordre et avec la bonne manière.

L’Essor : Ces derniers temps, plusieurs actions ont été menées sur le terrain de la lutte contre la corruption. Quelle lecture en faites-vous et quelles solutions proposez-vous pour lutter contre ce fléau qui gangrène l’économie nationale ?
Moussa Mara : La corruption ne gangrène pas seulement l’économie nationale, elle déchire notre tissu social et constitue le mal le plus grave au Mali. Je l’ai dit par le passé, la corruption est plus grave pour le Mali que la question du Nord et le terrorisme. Ceux qui détournent l’argent public font plus de mal au Mali que les groupes terroristes. Quand on commence à lutter sérieusement contre ce mal, cela constitue un motif d’espoir. Mais ça ne fait que commencer, attendons de voir les premiers grands procès et que des responsables importants soient sanctionnés ! Les Maliens commenceront ainsi à avoir confiance et de nouveaux espoirs seront permis pour notre pays.

Propos recueillis par
Massa SIDIBÉ

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