Pratiques coloniales: L’instauration des cantons

0
464

Après la conquête militaire, il est revenu à l’administration de pacifier les territoires. La République française peut maintenant gérer son empire colonial taillé à la serpette : une forme pyramidale avec au sommet les Français et à la base les indigènes. La création des cantons et l’installation des chefs de canton procédaient de cette industrie. C’est, désormais, le triomphe de la « politique indigène ».

Dans la pure tradition du jacobinisme, l’administration des colonies va s’opérer avec des fonctionnaires dévoués et des institutions, dont la primeur remontre à 1894 ; date de la création du ministère des colonies. Dakar était la capitale fédérale de l’Afrique occidentale française. C’est à partir de là que s’opère le maillage du territoire. La colonie comprenait les cercles, les subdivisions, les cantons et les villages.

Le canton, dans sa création, a une superficie variable. Il s’agit d’un territoire de superficie variable qui s’appuie sur des données historiques, géographiques ou ethnologiques. En certains endroits, il y a eu plusieurs cantons dans un même cercle (Sikasso, Kayes, Bamako, Ségou, Mopti). Dans d’autres cas, il n’y a eu qu’un seul canton dans tout le cercle, comme ce fut le cas à Ansongo avec le canton de Bourra.

Le canton est sous l’autorité du commandant de cercle. Il est surveillé, le mot n’est pas peu, par le chef de la subdivision. Le canton a deux organes que sont le chef de canton et le conseil cantonal. Théoriquement, c’est le conseil cantonal qui détient le pouvoir. Mais dans les faits, le chef de canton demeure le vrai chef, car c’est lui qui a le contact direct avec les supérieurs hiérarchiques, en l’occurrence les Blancs : celui qui parle au chef est un chef du fait qu’il a un pouvoir d’intimidation, un trafic d’influence et une source d’enrichissement personnel.

Sur ce registre, le chef de canton et l’interprète sont des personnes qui ont contribué à asseoir la chaîne de la corruption en Afrique. En période de réquisition, comme ce fut le cas pendant les deux grandes guerres, des ordres ont été donnés sur tout le territoire pour que soient collectées rapidement des têtes de bovins pour la subsistance des soldats au front. Pour une tête demandée, le chef de canton et l’interprète en demandaient cinq. « L’étrange destin de Wangrin » d’Amadou Hampâté Ba, reste encore d’actualité pour la recherche sur cette période.

Dans le concept, l’administration coloniale a fait du canton la base de sa politique d’implication des indigènes dans la gestion des affaires locales. Au-delà de ce vœu, il fallait faire des chefs locaux des agents coloniaux dociles. Eux aussi, comme les autres fonctionnaires coloniaux, vont être coulés dans le moule, formatés dès le départ. Ils ont constitué les premières rangées des écoles des otages. Ils ont ensuite poursuivi leurs études à l’école de Saint-Louis, plus tard à l’école normale William Ponty de Gorée.

Le profil des chefs de canton
François Zucarelli est un auteur qui a longtemps séjourné dans l’administration publique du Sénégal. Il a consacré au canton une abondante investigation. Le canton, nous apprend-il, n’est pas une création originale. ((De la chefferie traditionnelle au canton : évolution du canton colonial au Sénégal – 1855-1960 » ( Année 1973)
Les populations locales avaient déjà une forme d’organisation dont les éléments étaient le village, le chef de village, le chef de terre, à la base. Les chefs de villages ne dirigeaient pas seuls ; ils avaient des conseillers venant des notabilités reconnues, des griots et des intellectuels. Ensuite, venait le « Kafo » ou le « diamana », un degré supérieur dans l’organisation politique. C’est la pré configuration de l’état. Le Soudan n’était pas une jungle avant la pénétration coloniale.

Les chefs de canton ont souvent été investis de force par l’administration, quand les autochtones n’ont pu s’entendre. Fili Dabo Sissoko, avant de devenir un homme politique, député et ministre en France, a été surtout chef de canton. A la mort de son père, il a été rappelé par le devoir en 1933, à Niambia.

Pour son efficacité, la puissance coloniale va s’appuyer sur les anciennes constructions politiques. Elle va en moderniser les contours en l’adaptant au nouveau contexte. Dans cette logique, les chefs de canton vont être choisis dans les pouvoirs qui ont opposé une résistance à l’intrusion coloniale. Les chefs de canton sont majoritairement issus de la communauté. Ils incarnent une certaine légitimité initiale.

Zucarelli est très précis sur le sujet : « Le gouverneur nomme les chefs de canton, à partir d’une liste proposée par le commandant de cercle. Ils sont généralement choisis dans les grandes familles ayant des droits coutumiers reconnus. »
Les enfants des chefs, entre 13 et 17 ans, font leur apprentissage à l’école qui porte leur nom. Ils doivent avoir passé avec succès le Certificat d’études primaires (CEP). Ils étudient les mêmes matières que celles inscrites au programme des écoles primaires supérieures. L’arabe s’y ajoute. Il en est de même pour les notions de certaines matières comme l’agriculture, l’élevage, la morale et des leçons sur les devoirs et les obligations des chefs, l’organisation administrative de la colonie, la pratique de la comptabilité publique. à la sortie, ils pouvaient, à leur demande, effectuer un stage avec le titre de « secrétaire d’administration indigène ».

Les critères
Le chef de canton ne doit pas se méprendre sur son rôle et ses responsabilités. Il n’est le représentant des populations que pour leur dire ce que «Baba commandant» a décidé. Le gouverneur général CARDE a émis dans ce sens une circulaire, à la date du 21 juillet 1930. En 1935, la puissance coloniale va réorganiser la gestion administrative des indigènes. Désormais, le chef de canton sera nommé par le gouverneur sur proposition du commandant de cercle. La procédure définie était que le commandant de cercle devait établir un procès-verbal qui assurait du respect des coutumes locales.

à ce principe de précaution vient s’ajouter deux formalités obligatoires telles que précisées dans l’arrêté n° 3215 du 13 novembre 1935. Cet arrêté indique que le conseil des notables du cercle et les chefs de canton en exercice dans ledit cercle sont appelés à donner leurs avis sur les candidatures en présence, dans un premier temps. Ce n’est pas tout. Le commandant ou son représentant doit consulter aussi les chefs de village et des notables du canton intéressé. Les avis émis à cette occasion sont consignés dans le procès-verbal et ont valeur de vote !

C’est après que les propositions sont acheminées en direction du gouverneur qui consulte à son tour la commission cantonale. Tel est le principe. Mais dans la pratique, le gouverneur peut passer outre.

Les candidats ont un profil. Ils doivent avoir entre 25 et 60 ans. Ils doivent savoir parler et écrire couramment le français. Ils doivent avoir un casier judiciaire vierge. Et enfin, condition essentielle, ils ont besoin de l’avis du gouverneur pour postuler.

Le traitement du chef de canton
En tant qu’agents coloniaux, les chefs de canton sont des fonctionnaires dont le statut relève de l’indigénat. Ils ont un salaire dont la base remonte à l’arrêté du 6 novembre 1922. On y lit que :« Considérant qu’aucune règle précise ne paraît avoir, jusqu’à ce jour, présidé à la fixation des traitements des chefs de province et de canton, il semble conforme à l’intérêt de notre administration et surtout équitable envers ces agents d’adopter, en leur faveur, un classement déterminé par une échelle de soldes qui leur ouvrira l’encourageante perspective de pouvoir, grâce à leur zèle et à leur dévouement, gravir les échelons qu’ils trouveront devant eux ». à cet effet, il a été prévu un échelon de stage et vingt classes. En l’absence de conditions fixées pour les avancements, la responsabilité de la notation a été donnée au gouverneur. Celui-ci peut décider de récompenser le zèle de ses agents. Il peut reconnaître le mérite de l’ancienneté. Ces deux principes sont encore les mêmes sur lesquels les agents de la fonction publique de notre pays sont notés.

Les avantages de la fonction
Les chefs de canton, pour ainsi dire avaient un traitement composé d’une rémunération et d’un droit à la pension. La rémunération comprend la solde, les accessoires de solde et les indemnités. La solde est fonction du grade. à titre d’exemple, le traitement d’un chef de la 20è classe était de 1.000 F ; celui de la première classe était de 12.000 F. Cette rémunération a évolué deux fois, en 1928 et en 1930. En 1957, il y a eu revue significative dans la catégorie et le traitement. Le règlement N° 1987, place les chefs de canton au même niveau que les commis des services administratifs, financiers et comptables de l’Afrique occidentale française. Ils ont les mêmes indices. De ce point de vue, un chef de canton stagiaire à l’indice 335 percevait 20 824 F. Et ils bénéficiaient de toutes les augmentations qui intervenaient dans le traitement des commis.

Les accessoires de solde sont les allocations de famille et les indemnités de résidence. L’arrêté du 6 septembre 1922 accorde une prime de 2% aux chefs de village et 1% au chef de canton sur les impôts/taxes collectés.
Comme tous les fonctionnaires, les chefs de canton pouvaient percevoir une retraite après un exercice cumulé de vingt ans (arrêté du 8 juillet 1935 et arrêté du 20 mars 1957). Les chefs de canton pouvaient être sanctionnés « pour mauvaise manière de servir » ; « manque de zèle », « mauvaise volonté », « négligence grave », « manque d’autorité »… Certains ont été rétrogradés et d’autres destitués.

Des indemnités sont prévues. Il s’agit de frais pour la tenue des registres de l’état-civil, pour l’entretien des montures (3.000 F/mois) et les frais de tournée (5.000 F/mois). En réalité, ces montants ne compensent pas dans tous les cas les charges des chefs de canton. Ils ont l’obligation de prendre soin des représentants de l’administration lorsque ceux-ci sont de passage. Il s’agit des agents de liaison, messagers, cyclistes, cavaliers et des préposés au recrutement militaires (François Zucarelli, dans « De la chefferie traditionnelle au canton : évolution du canton colonial au Sénégal – 1855-1960, P 229 »

Avec les indépendances, les cantons ont été au centre des préoccupations des jeunes états. Au Mali, ils ont tout simplement été supprimés. Il faut dire que l’US-RDA qui a conduit le pays à l’indépendance a gardé un mauvais souvenir de l’implication des chefs de canton dans les truquages électoraux en faveur des candidats soutenus par l’administration coloniale. Plus de « diamanatigui », plus de problèmes », sauf qu’à la faveur de la décentralisation et aujourd’hui plus qu’avant, dans le débat, le rôle et le statut des anciens cantons est d’actualité.

Documents consultés : François Zucarelli, « De la chefferie traditionnelle au canton : évolution du canton colonial au Sénégal – 1855-1960 » ( Année 1973 Babacar Fall, Le travail forcé en Afrique Occidentale française, Karthala, 1993.

Laisser une réponse