Réconcilier les Maliens : Le nouveau combat de l’imam Dicko

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L’autorité morale du mouvement de contestation qui a fini par avoir raison du régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, se donne un nouveau challenge : prêcher la réconciliation des cœurs et des esprits

Tête de Turc du Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) qui l’accusait de tous les maux du pays, le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta, a fini par démissionner à la suite de l’intervention d’un groupe de militaires.

«L’essentiel pour nous, c’est que IBK a quitté le pouvoir», se réjouissait Abdrahamane Sangaré, d’une voix à peine audible dans le brouhaha qui s’était emparé, vendredi dernier, de la place de l’Indépendance. Là, ils étaient des milliers de personnes à se rassembler pour célébrer l’aboutissement de leur lutte, entamée le 5 juin dernier. Représenté par son 1er vice-président, le colonel Malick Diaw et son porte-parole, le colonel-major Ismaël Wagué, le Conseil national pour le salut du peuple (CNSP) a marqué le coup en communiant avec le peuple qui le lui a bien rendu.

Dans la cohue, les couleurs nationales côtoyaient celles de la Russie et les pancartes «IBK dégage» avaient fait de la place à de nouvelles : «La jeunesse de la Cedeao est avec le M5-RFP», «Vive le Mali, vive la Russie», «France dégage maintenant. Ton missionnaire a échoué», «CNSP pour un Mali nouveau».

CNSP, c’est le nom que s’est attribué le groupe de militaires qui ont renversé, le 18 août dernier, le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta. «Ils ont juste parachevé le combat du peuple», ressassaient, du haut de l’estrade, les intervenants dont le colonel-major Ismaël Wagué. La voix du CNSP ajoutera, sous les vivats des manifestants, que les militaires se «reconnaissent dans le combat mené par le M5».

Chantage

La précision sonne comme une réponse à ceux qui font passer cette intervention militaire pour un «coup d’État», à commencer par la conférence des chefs d’État de la Cedeao qui dénie toute légitimité aux «putschistes» et brandit des sanctions contre le Mali. Des menaces que Issa Kaou N’Djim, un des leaders du M-RFP, a qualifiées de chantage. Mieux, a estimé Choguel Kokala Maïga, les «textes fondateurs de cette Organisation sous-régionale ne lui permettent de prendre des sanctions que contre les gouvernements, mais pas contre un peuple».

Sanctions possibles contre un gouvernement et non contre un peuple ? La nuance est difficile à cerner pour Dramane Traoré, un enseignant venu de l’intérieur du pays pour la «fête». Par contre, il est convaincu que face à un «pouvoir corrompu et absent sur les chantiers de développement», cette intervention de l’armée sauve le pays et lui donne les moyens de rebondir. Rien de moins sûr, rétorque son collègue qui rappelle que l’euphorie des changements de régime dans notre pays fait, très souvent, long feu.

Comme lui, nombre de manifestants ont encore en mémoire les évènements de 2012.
La suite de cette énième prise de pouvoir, reste à écrire. Un rude défi à l’intelligence collective du «peuple débout» qui a porté son armée en triomphe. Pour l’heure, au sein du Mouvement, ils sont nombreux à estimer que les militaires n’ont jusque là posé aucun acte qui mettrait en doute leur sincérité. D’autres jouent la carte de la prudence, comme Cheick Oumar Sissoko dont les propos ont tout d’une mise en garde : «On restera en veille et on n’hésitera pas, désormais, à se faire entendre contre les dérives».

Aussi, dans la déclaration lue par le Pr Ibrahim Ikassa Maïga, le Mouvement «prend acte de l’annonce de la mise en place d’une transition civile» et rappelle son attachement aux valeurs démocratiques. «Les militaires doivent respecter leurs engagements», a renchéri l’autorité morale de la contestation, l’imam Mahmoud Dicko.

Réconcilier

Cet imam, qui avait attaqué bille en tête le régime d’IBK, a annoncé qu’il «retourne dans sa mosquée», d’où il pèsera de tout son poids pour réconcilier les Maliens. Pour lui, le nouveau challenge est d’éteindre le feu qui décime les Régions de Mopti et de Ségou. Une course de vitesse sur le long terme alors que la maison brûle.

D’ores et déjà, il a appelé les Peuls et les Dogons à «ranger les armes». Un message qu’il souhaite porter dans les jours à venir sur le terrain, en compagnie des leaders de toutes les confessions religieuses du Mali. L’imam a également demandé à ses soutiens de pardonner son «grand frère Ibrahim Boubacar Keïta». «On est tous des Maliens. On doit se pardonner, se donner la main, chasser les démons de la division…», a-t-il plaidé, avant de dénoncer les actes de pillages de biens publics et privés lors des manifestations du 18 août dernier.

Ce n’est pas la première fois que Mahmoud Dicko met un pied dans le champ politique. Celui qui apparaît désormais comme l’homme du recours face aux échecs des gouvernants, avait, il y a une dizaine d’années, fait capoter un projet de réforme du Code de la famille. En 2019, il a mis la pression sur le gouvernement, qui a abandonné son projet de manuel scolaire d’éducation sexuelle.

L’imam Mahmoud Dicko a annoncé qu’il s’investira désormais sur le terrain de la réconciliation des cœurs et des esprits. S’il réussit à juguler la crise sécuritaire qui empoisonne la vie des Maliens depuis longtemps, alors il faudra l’inscrire parmi les héros de la nation.

Issa Dembélé

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