Rentrée littéraire du Mali 2020

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La Rentrée littéraire du Mali 2020 se tiendra du 18 au 23 février sur le thème : « Petites histoires et grands récits ». Partenaire de l’événement, L’Essor vous propose, chaque jour, le portrait d’un auteur invité

Biographie

Léonora Miano
Née en 1973 à Douala, au Cameroun, Léonora Miano vit en France depuis 1991. Son œuvre est constituée à ce jour de neuf romans, dont L’Intérieur de la nuit (Plon, 2005), Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des lycéens 2006), Les Aubes écarlates (2009), deux recueils de textes courts, deux textes théâtraux, La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013), Crépuscule du tourment 1et 2 (Grasset, 2016 et 2017).

Rouge impératrice, Grasset, septembre 2019
Le lieu  : Katiopa, un continent africain prospère et autarcique, presque entièrement unifié, comme de futurs Etats-Unis d’Afrique, où les Sinistrés de la vieille Europe sont venus trouver refuge. L’époque  : un peu plus d’un siècle après le nôtre.Tout commence par une histoire d’amour entre Boya, qui enseigne à l’université, et Illunga, le chef de l’Etat.
Une histoire interdite, contre-nature, et qui menace de devenir une affaire d’Etat. Car Boya s’est rapprochée, par ses recherches, des Fulasi, descendants d’immigrés français qui avaient quitté leur pays au cours du XXIème siècle, s’estimant envahis par les migrants. Afin de préserver leur identité européenne, certains s’étaient dirigés vers le pré carré subsaharien où l’on parlait leur langue, où ils étaient encore révérés et où ils pouvaient vivre entre eux. Mais leur descendance ne jouit plus de son pouvoir d’antan  : appauvrie et dépassée, elle s’est repliée sur son identité.
Le chef de l’Etat, comme son Ministre de l’intérieur et de la défense, sont partisans d’expulser ces populations inassimilables, auxquelles Boya préconise de tendre la main.
La rouge impératrice, ayant ravi le cœur de celui qui fut un des acteurs les plus éminents de la libération, va-t-elle en plus désarmer sa main  ? Pour les «  durs  » du régime, il faut à tout prix séparer ce couple…

 

Extrait

Au fil des décennies, les habitants du Continent avaient assimilé un ordre des choses bénéficiant à d’autres. Beaucoup avaient foi en la nation telle qu’elle leur avait été imposée, et s’accrochaient à cette conception belliciste de l’appartenance à un territoire. Les temps ancestraux avaient été balayés, ne laissant, dans le sillage de leur disparition, que des identités fissurées. Les fédéralistes avaient caressé le rêve de la restauration, se heurtant à une aporie. Ils avaient cru remonter les siècles, vivre l’histoire à rebours. Leur aveuglement, la violence de leurs méthodes, avaient fait naître çà et là des frondes d’envergure variable. Tous s’accordaient sur les problèmes, s’affrontant quant à la manière de les résoudre. La fédération avait ajouté du chaos au chaos, ne se donnant d’autre option que celle d’un totalitarisme qui précipiterait sa chute. De son côté, l’Alliance s’était constituée avec patience, ses théoriciens faisant le choix d’inscrire, dans l’appellation du mouvement, la volonté qu’il convenait de mettre en œuvre. Une vision tenant compte de la réalité, un rêve pragmatique. Surtout, cesser de propager l’idée d’un lien organique, charnel, entre les peuples de Katiopa. Qu’il y ait eu là une vérité ou qu’il se soit agi d’un fantasme n’était pas la question. Il fallait au contraire assumer les différences, les inviter, pour des raisons objectives, à se joindre les unes aux autres sous une même bannière. Forger une conscience nouvelle. La Première Chimurenga avait eu lieu bien avant la venue au monde d’Ilunga, dans des temps troubles pour le monde. L’humanité, à la fois affolée par les conséquences de ses actes et infatuée d’elle-même, se croyait l’origine d’un nouveau temps géologique. Elle en était terrifiée, elle s’en félicitait. L’humanité… Enfin, ceux qui s’étaient arrogé le droit de parler et d’agir en son nom. Cette période s’était néanmoins révélée féconde pour le Continent, dont la conscience désapprenait, après la haine de soi, la vaine exaltation de soi autant que la crainte d’être soi. Ces batailles du début avaient été celles de l’imaginaire. Une reconquête du champ des possibles par la pensée. On avait alors du recul sur les modèles encore en vigueur, on distinguait les empilements de déchets sous les dorures, les coulées de sang dans les avancées technologiques, la vénalité homicide et suicidaire des maîtres d’un monde à la dérive. On ouvrait les yeux sur ces bizarres modalités du progrès dont la prospérité exigeait le sacrifice de l’être à l’avoir, le caprice individuel érigé en principe, l’institutionnalisation des déviances, la destruction de la nature. La Chimurenga dite conceptuelle avait constitué l’incontournable étape sans laquelle aucune autre n’aurait pu être réalisée…

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