Rentrée littéraire du Mali 2020

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La Rentrée littéraire du Mali 2020 se tiendra du 18 au 23 février 2020 sur le thème : « Petites histoires et grands récits ». Partenaire de l’événement, L’Essor vous propose, chaque jour, le portrait d’un auteur invité

Biographie

Eugène Ébodé est né en 1962 à Douala au Cameroun. Docteur en littératures française et comparée, diplômé de sciences-po, il est écrivain, enseignant et portraitiste au journal suisse Le Courrier de Genève. Auteur d’une œuvre abondante et variée, ses principaux romans sont : La transmission (Folio 2020, Silikani (Gallimard, 2006), Madame l’Afrique (Apic, Alger, 2011), La Rose dans le bus jaune (Folio, 2016), Souveraine Magnifique (Gallimard 2013), Le Balcon de Dieu (Gallimard, 2019).
Son œuvre évoque les héritages africains et les questions auxquelles est confronté le monde noir dans sa dimension diasporique. Il rend à la fois hommage à ses héros Nelson Mandela, Aline Sitoé Diatta, Rosa Parks, Martin Luther King Junior, mais interroge aussi les difficultés de l’Afrique contemporaine à formuler une réponse autonome face aux problèmes de notre temps.
Eugène Ebodé a obtenu plusieurs prix littéraires : le prix Eve Delacroix (Académie française en 2007), le prix Yambo Ouologuen (Mali, 2012), le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2014 et le Prix Jeand’Heurs du roman historique en 2015 pour Souveraine Magnifique. Il est chevalier des Arts et des Lettres (France) et chevalier dans l’ordre de la Valeur (Cameroun).

Un jeune couple de Sud-Africains blanc, Donovan et Mélania Bertens, en voyage de noces à l’Île Maurice, est contraint par un violent cyclone de séjourner à Mayotte. Donovan et son épouse sont stupéfaits, puis choqués d’y découvrir la misère sociale, la prolifération des bidonvilles, les hordes d’enfants abandonnés dans les rues et l’état de délabrement qui règne dans ce territoire français doté d’une nature exceptionnelle et d’un somptueux lagon. Admirateur de Mandela, le jeune Donovan voit dans cette île négligée une Afrique en souffrance et une cause à défendre. De retour à Cape Town, il convainc son épouse de partir vivre à Mayotte. Ils y retrouvent un guide providentiel, un Mahorais érudit qui leur raconte la légende de son île surgie d’un joyau considéré comme le plus divin des promontoires. Très vite, les nouveaux venus se retrouvent reclus à domicile : l’insécurité, les mouvements sociaux, l’indifférence de Paris et la pression migratoire sur ce territoire hautement inflammable font planer la menace d’affrontements entre communautés. Donovan s’engage et s’implique. Trop ?…
Le Balcon de Dieu, histoire alerte, inspiré et rebelle dans Mayotte, « l’Île aux parfums », est le neuvième roman d’Eugène Ébodé.

 

Extrait du Balcon de Dieu

Elle alla chercher à manger et mit une cuillère dans la main de l’enfant à la tête baissée.
« Va-t-il à l’école ? »
Le père n’en savait rien. Il haussa les épaules comme si la question était superflue. Comme s’il fût incongru de la poser.
« Les services sociaux le suivent-ils ? reprit-elle au bout d’un moment.
Ils ne m’ont jamais fait signe. Et puis, ces gens-là ont d’autres chats à fouetter. Sont débordés. Trop de mains tendues vers eux… Les caisses de l’Etat sont vides. Qui a vidé ça ? Moi ? L’argent, si tu veux savoir, je n’en ai pas touché pour la disparition de ta sœur.
Je ne te parle pas d’argent, seulement de du suivi psychologique de l’enfant. C’est important après ce que ce malheureux a vécu. Que le Seigneur Miséricordieux ait pitié des disparus !
On ne va pas reparler de tout ce que tu dis là. Tu le prends ou pas ?
C’est mon enfant. Je voulais juste savoir où il en était. Il y a un moment que je ne l’ai vu.
Tu le vois, c’est bon ! Ecoute, j’ai un petit travail à Bandrélé. Il faut que j’y aille !
Va !
Elle l’avait lâché entre ses dents. Elle savait qu’il ne s’agissait pas de travail, du moins de celui qu’on gagne honnêtement à la sueur de son front. Sa seule activité connue était la fornication. Elle ne lui en parla pas, mais il le redoutait. Ses nerfs tendus trahissaient la crainte qu’un mot malheureux ne tombât des lèvres serrées de Boina. Son beau-frère se leva d’un bond. Il regarda sa montre. La tante eut un pincement au cœur, convaincue qu’il repartait en tournée, vers son inépuisable harem. Elle fit entendre un raclement de gorge au moment où l’homme tournait ses talons. Et ce raclement monta en lui comme le bruit d’une épée transperçant un parjure. Dehors, la fin du jour faisait flamboyer le ciel à l’ouest de l’île. Le père du jeune Djamaldou Mobila Oustani sentit gonfler en lui une brûlure d’orgueil. Il avança encore puis, comme la brûlure accroissait ses rayons et ses zones de dévastation intérieure, il s’arrêta net et décida de revenir sur ses pas. Il était furieux. Il retournait chez sa belle-sœur. Il voulait administrer une série de gifles à toute volée à cette impertinente qui lui fourrageait l’âme avec le fer rougissant de ses sous-entendus. Le Prophète, songea-t-il, gloire éternelle au Saint Homme, n’avait-il pas dit que l’homme devait être obéi par la femme ? N’avait-il pas dit qu’il pouvait avoir comme lui-même plusieurs épouses ? Que lui chantaient donc les yeux accusateurs de cette femme ? En rebroussant chemin, il entendait la secouer.

Eugène Ebodé, Le Balcon de Dieu, Gallimard 2019, pp 97-98.

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