Rentrée littéraire du Mali 2020

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La Rentrée littéraire du Mali 2020 se tiendra du 18 au 23 février 2020 sur le thème : « Petites histoires et grands récits ». Partenaire de l’événement, L’Essor vous propose, chaque jour, le portrait d’un auteur invité.

Biographie

Jean Marc Turine est né en 1946 à Bruxelles. Après des études universitaires de Philosophie, il s’est orienté vers le cinéma. Il réalise un premier film de fiction Plages sans suite en 1978 et en 1984, il coréalise avec Marguerite Duras et Jean Mascolo le film Les enfants, Prix du cinéma d’art et essai, au Festival de Berlin en 1985.

En 1987, il coréalise avec Violaine de Villers Monsieur S et Madame V, un film avec deux rescapés des camps nazis. Avec Jean Mascolo, en 1992, il réalise Autour du groupe de la rue Saint-Benoît, l’esprit d’insoumission, un documentaire qui retrace le parcours politique d’intellectuels français entre 1945 et 1968. En 2014, il réalise Liên de Mê Linh, sur et avec les victimes de l’Agent orange et, enfin, en 2020, il réalise le film La solitude Anjouan, aux Comores.

De 1993 à 2002, Jean Marc Turine est producteur pour la radio France Culture. Il produit essentiellement des documentaires sur des sujets de société : les camps nazis, la situation des Tsiganes en Europe, une série d’émissions sur les îles Comores. Il réalise également des documentaires radiophoniques pour la Radio Belge Francophone, sur les Tsiganes en Roumanie, les Comores et le Viet Nam avec des victimes de l’Agent orange. Pour France Culture, il est l’auteur de fiction : Gesualdo, compositeur de la Renaissance italienne, en 1993 (10 épisodes), La Théo des fleuves, sur les Roms, en 2010 (5 épisodes), Liên de Me Linh en 2013, un texte sur des victimes de l’Agent orange au Viet Nam et Les chants d’Anjouan (sur les Comores) en 2018.

Il est l’auteur de plusieurs coffrets de CD, Marguerite Duras, le ravissement de la parole, 1997, coffret de 4 CD, Grand prix de l’Académie Charles Cros de la parole enregistrée, Le cinéma de L’Amant, 2001(Lecture de son roman par Marguerite Duras, archive de 1987), Grand Prix de l’Académie Charles Cros de la parole enregistrée, Marguerite Duras et la parole des autres, coffret de 2 CD, Le négationnisme, coffret de 2 CD, Crimes contre l’humanité, coffret de 2 CD, Grand prix de l’Académie Charles Cros de la parole enregistrée.

Il est l’auteur de livres : en 2020, Vivre, si vous sauriez comme j’avions, récits, éditions Esperluète, La Théo des fleuves, en 2017, Prix des Cinq continents de la Francophonie 2018, éditions Esperluète, 2014 Liên de Mê Linh, récit, Esperluète éditions, 2008 Terre Noire, Lettres des Comores, récit, éditions Metropolis, 2006, 5 rue Saint-Benoît, 3ème étage gauche, Marguerite Duras, récit, éditions Metropolis, Genève, Foudrol, roman, éditions Esperluète, 2005, Le crime d’être Roms, essai, éditions Golias, 2003, Gesualdo, roman, éditions Benoît Jacob, Paris, 2000, Retour sur un lieu que je n’ai jamais quitté (récit d’une déportation) avec Tobias Schiff, éditions Benoît Jacob.

Extrait du livre vivre

Comment qualifier l’inqualifiable…  tuer de sang froid… des gens sont capables de tuer de sang froid… bang… une balle dans la tête… je peux même pas tuer un poulet pour le manger… le mec là… on a peut-être trouvé des armes chez lui dans sa cahute en bambou… peut-être et alors… le tuer pour ça… condamné à genoux les mains dans le dos… bang… l’interprète a posé une dernière question… le type ne répondait pas… bang… mort… c’était ça la clé qui manquait la dernière fois que je t’ai parlé… il manquait ça à mon récit insipide… ça… là-bas… sur cette piste ça a été la cassure quatre jours avant le typhon… ma dépression après les médecins l’ont attribuée au typhon… un mois après il y a eu l’épisode de la mitraillette… on ne m’a pas accusé de refuser de porter les armes… je m’en foutais… ils ont transformé l’accusation parce qu’il manquait la roue de secours d’un camion… ils ont transformé l’accusation en détournement de matériel appartenant à l’armée… et on m’a mis au frais… pour m’empêcher de raconter ce que j’avais vu… ce que j’avais vécu… la mitraillette je voulais pas porter des armes… ils pouvaient pas trop m’emmerder… au frais ils m’ont mis… en moi la charge était trop lourde… je n’ai rien fait… je n’ai rien essayé… je ne sais pas… je n’ai rien dit… je n’ai rien fait… si j’avais fait quelque chose j’aurais laissé ma peau là-bas sur la piste à côté du gars… eh merde… ils n’avaient pas pris un mec de trente cinq ans comme chauffeur du camion qui transportait des condamnés à mort… non… ils ont pris un jeune en se disant lui on va l’écraser… la peur… les types qui tuaient ils étaient en uniforme kaki sans galon… sans signe distinctif… non identifiables… ils étaient escortés par quatorze types de la police militaire… pour eux… pas pour les condamnés… les types en kaki ils étaient quatre ce jour-là… ils avaient fait quoi hein les condamnés… en trente secondes j’ai perdu ma raison de vivre… c’est tout…

Maurice Maréchal achève la bouteille de bière. Il fait tourner le briquet si vite entre les doigts qu’un moment il ne le rattrape pas, le briquet tombe sur la table et ça fait ploc comme une petite détonation. Le chien des voisins aboie de nouveau.

j’aime pas les chiens qui aboient… pour n’importe quoi… parce qu’ils s’emmerdent… sur cette piste… le type mort… je le regardais… je pouvais pas m’éloigner de lui… je me suis dit là ou plus tard je sais plus… ça n’a pas d’importance… je me suis dit on dispose de la vie des gens comme ça… sur un soupçon… c’est trop con… si j’ouvre ma gueule moi aussi j’y passe… mort au champ d’honneur qu’ils auraient annoncé à ma mère… pas facile à dire tout ça… je ne pouvais rien faire… je ne pouvais pas le hurler sur tout les toits que les yeux du type me quittaient plus… qu’ils étaient devenus ma hantise… c’est ça qu’on dit ?… sa peur… sa prière… il suppliait que je le sauve… je le sais… même si c’est faux… c’est ça que je garde au fond de moi… j’étais jeune je dépendais de l’armée… alors cette nuit j’ai décidé de raconter d’où mon coup de téléphone ce matin… j’ai pensé il faut que les gens sachent… les gens… enfin mes enfants… ma femme… mes deux femmes… ils savent rien ou si peu… les yeux non ils savent pas… j’ai essayé… j’ai pas été jusqu’au bout… j’ai pas pu… mon fils je l’ai aidé à refuser l’armée…
tant de morts dans des paysages de rêve… des oiseaux par milliers… des lacs et des lacs avec des milliers de canards… des femmes avec leur chapeau conique… j’ai vu de belles choses là-bas… de si belles choses de si belles personnes… comment enseigne-t-on à tuer ?… que leur dit-on pour que la main ne tremble pas… il faut une première fois… c’est forcé… là un seuil est franchi dont on ne revient pas… une zone interdite… la souillure est indélébile… et la main… la même main est capable de caresser l’entrecuisse d’une femme… d’en découvrir l’indicible volupté… de porter un fruit à la bouche… et ce même homme croit peut-être en un dieu… parle à ses enfants de musique ou de poésie… ou leur raconte des histoires pour les endormir… des contes avec des princesses et des princes charmants… d’animaux plus gentils que les hommes… ceci encore… ceci encore avant de finir… le gars qui me suppliait avec ses yeux terrorisés… j’ai vu qu’il avait pissé dans son froc… peut-être chié… là à genoux dans la poussière de la piste… avec peut-être des bambous sur le côté de la piste… à mes côtés… si près que j’aurais pu le toucher… mon âge… et autre chose… surtout… un détail peut-être… un détail inoubliable… comme un tatouage sur la peau… la main qui tenait le revolver la main de cet officier était celle d’un gaucher… et puis… bang pire qu’une bombe… pire… le type par terre dans son sang et sa pisse… pire… bang bang bang… les yeux du type dans mes yeux et ce bang qui hantent mes nuits… et ces yeux de terreur… bang bang…
mes nuits…
maintenant stop stop stop

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