Rentrée littéraire du Mali 2020

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La Rentrée littéraire du Mali 2020 se tiendra du 18 au 23 février 2020 sur le thème : « Petites histoires et grands récits ». Partenaire de l’événement, L’Essor vous propose, chaque jour, le portrait d’un auteur invité

Biographie

Corinne Chandra Diallo revendique des origines multiples, malienne, gabonaise, italienne notamment. Elle fait partie d’une génération d’enfants à l’identité métisse, issus de l’histoire coloniale, qui ressent aujourd’hui le besoin de témoigner de cet héritage multiculturel. Diplômée de Sciences po Paris et de l’EHESS, professeure d’histoire géographie, Corinne Diallo- Spindler est aussi auteure – compositeur – interprète.

Résumé de Diane et les images

Diane et les images est avant tout un roman initiatique où se croisent la grande et la petite histoire, les mondes d’ici et de là-bas, des univers qui a priori ne devaient jamais se rencontrer. En filigrane, on devine aisément, même si les lieux ne sont jamais nommés, que cette histoire familiale qui réunit peu à peu des êtres que tout semble opposer, est le fruit de l’histoire coloniale entre France et Afrique, un héritage douloureux qu’il s’agit de résoudre. Tandis que se tissent des allers –retours entre le passé et le présent, jusqu’à la convergence des destins, se révèlent les liens unissant ces différents mondes, époques et personnages. Dévoilant par son style la diversité des conceptions du monde, l’auteure construit des passerelles entre des imaginaires lointains, plonge le lecteur au coeur des subjectivités et des complexes culturels de ses personnages. Pour transcrire les liens subtils qu’Azizée, prêtresse de la mer, entretient avec la nature enchanteresse, l’océan en particulier, ou encore l’hyper sensibilité de Diane qui découvre intuitivement ses dons par elle-même lors d’errances dans la forêt, mais que la folie menace si elle n’est pas éveillée, l’auteure puise son inspiration dans ses propres expériences chamaniques, invente une écriture singulière et synesthésique, dans laquelle les sens se répondent.

 

Extrait de L’eau de la petite pirogue

Visage tendu, maman Azizée scrutait la barquette de bois, puisque, inexorable, la chose s’était reproduite chaque fois. Elle guettait avec une attention concentrée. Au bout d’un temps indéterminé, apparaîtraient l’enfant, petit soleil au sourire enjôleur et la grande brune aussi ingrate que l’autre était jolie, tête rasée, prunelles d’un vert jaune inimitable, une fille de la terre et de la forêt se disait Azizée, une fille qui a hérité de mes dons autant que de la couleur de mes yeux.
Pour l’heure, l’eau de la petite pirogue ne reflétait que le ciel. Le ciel blanc de toujours. Et l’aïeule attendait.
Elle attendait ce moment béni entre tous où surgiraient des eaux laiteuses de la barquette, les deux petites issues de la chair de sa chair, ces enfants qu’elle chérissait déjà de toute son âme bien qu’elle ne les eût jamais rencontrées. Mais l’eau ne reflétait que les épais nuages de la saison des pluies.
Alors, Azizée se campa face à l’océan et leva les bras. Tête penchée en arrière et yeux mi-clos, elle salua le levant. Elle demeura longtemps ainsi, abandonnée à la rosée marine. Puis, quand elle se sentit suffisamment purifiée, elle se mit à tourner lentement dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Au nord, les Ancêtres, à l’est la Renaissance, au sud la Vie, à l’ouest la Mort, divins portails protégés par les Gardiens des sanctuaires célestes et telluriques.
Elle descendit ensuite l’escalier de bois d’okoumé qui la menait du ponton à la grève. Menue et gracile en sa majesté, de toute éternité Andjo mi l’amour, Azizée-aux-yeux-d’amour, ainsi que les anciens se plaisaient encore à l’appeler, elle avançait du pas chaloupé des gens de la presqu’île.
Elle enfonça ses pieds nus dans les sables, amarra son pagne blanc à liseré rouge. Sa voix se fit clapotis des vagues par temps calme, douce et forte à la fois. Elle s’agenouilla, caressa les grains de sable, y enfouit son visage, mais ne s’allongea pas pour sentir monter en elle les grondements intimes, les échos sombres et graves du ventre de la terre. Ce jour était à l’océan.
La vieille maman se redressa, s’avança dans la marée montante, avec un balancement de frégate, se laissa traverser par la houle, plus que jamais se donna tout entière puisque son vœu le plus cher se trouvait enfin exaucé.
Incantations de toute splendeur, motifs répétés à l’infini, chaque jour renouvelés comme l’écume de mer, l’empreinte du vent à fleur de sable, elle murmurait ce que nul autre que l’Esprit des eaux salées ne devait entendre.

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