Résistances à la colonisation: Samori Touré, l’épilogue

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 Samori, phographié par le Capitaine Gaden, à Guélémou

Le temps s’est arrêté pour Samori, à Guélémou, au petit matin du 29 septembre 1898. Le grand stratège, exténué, désabusé, trahi et surpris finalement s’est résigné. Ici encore et dans une grande partie de la région, la mémoire locale a retenu et documenté le séjour de Samori, en 1896. Il y a cependant peu de choses sur les circonstances de son arrestation. Ce travail est certainement douloureux. Il nécessite cependant d’être soutenu par des récits, une production universitaire nationale, dans les différents pays concernés, au-delà de la construction épique du personnage. Pour les africains, dans la lecture des faits, il s’agit d’une « arrestation ». Les français parlent de « capture ». Pour eux, Samori était un fauve.

Les habitants de Guélémou ont mis en ligne leurs souvenirs dans « les ethnies de la Côte d’Ivoire et d’Afrique ». Ils ont bien documenté le sujet dans « Comment l’Almamy Samory Touré est arrivé à Guélémou ». Samori est venu, dans la région en 1896, en homme aux intentions pacifiques. Il visite Diéta et Gban-Gbêdéh. Il est courtois et se fait annoncer au chef des lieux. Finalement, c’est à Guélémou qu’il s’installe après avoir fait résider Massandié, une de ses épouses, dans la cour du chef de terre, car celui qui vous confie sa femme ne vous fait pas la guerre.
Tout indique que la cohabitation a été calme entre Samori et ses hôtes, même si les seconds ont toujours gardé une bonne distance. Ils ont du reste accouru sur les lieux quand ils ont appris la nouvelle de l’arrestation de Samori. Ils ont pu trouver sur place un sabre supposé avoir appartenu au guerrier mandingue. Ce sabre serait toujours dans la case sacrée du village. Ce qui est moins hypothétique, c’est l’école publique du village qui a été bâtie sur le site même où Samori a été défait.
Une stèle matérialise le fait historique, en plus que dans la cour de l’école les enfants déterreraient des balles et des douilles de balles d’époque. La présence de Samori est aussi documentée par d’autres faits matériels qui se rapportent à l’introduction de certaines espèces végétales. Ici, il s’agit d’une forêt de citronniers. Les botanistes du Parc national de la Comoé expliquent la prolifération de cette espèce par l’arrivée des sofas de

Dr Ibrahim MAÏGA

Samori dont le citron faisait partie de la nourriture quotidienne. Ce sont les pépins issus de la consommation de cette grande armée qui ont germé « naturellement » pour faire partie du corpus de la flore de cette région. Aujourd’hui, une bonne partie du citron consommée à Bamako vient de ce pays ! Plus loin, on pourra faire le même constat avec la prolifération du néré dans la région de Sikasso et particulièrement au tour de la grande muraille de sécurité de Tiéba.
Le travail mémoriel sur Samori, au-delà de sa dimension politique irréfutable, a surtout retenu la brutalité de ses méthodes, notamment les déplacements massifs des populations dans des conditions difficiles, la technique de la terre brûlée et les châtiments sévères dont ont été victimes les populations supposées avoir « trahi ». Tout le territoire, de la Guinée à la Côte d’Ivoire garde encore les stigmates de cette gigantesque activité guerrière ambulante.
Il y a cependant peu de chose sur les circonstances même de l’arrestation de Samori. Ce travail est certainement douloureux. Il nécessite cependant d’être soutenu par une production universitaire nationale, dans les différents pays concernés, au-delà de la construction épique du personnage.
Henri Joseph Eugène Gouraud était l’officier français à la tête de la colonne qui est « tombé » sur Samori. Il n’était que capitaine au moment des faits. Depuis, il aura une ascension fulgurante : la Légion d’honneur, le grade de Général. Il a même été Gouverneur de la ville de Paris ! Il faut dire que son coup d’audace venait soigner l’orgueil des Français après des déconvenues monumentales. Le coup de massue de Fachoda en 1898, une grande étape de cette rivalité entre les Anglais et les Français lancés à la conquête du Soudan, s’est soldée par une humiliation pour la France. Depuis, on parle de « Lachoda », car pour l’opinion publique française, les militaires ont été lâches. Quelques années plutôt, Napoléon III, à la tête d’une armée de près de 80 000 hommes, a été « pris » à Sédan par les Allemands, le 2 septembre 1870. Pour se revigorer, les milieux d’affaires vont trouver les causes d’une alliance utile avec les militaires pour venir « conquérir » l’Afrique.
Le journal de bord du capitaine Gouraud
Le capitaine Gouraud a documenté les étapes de sa progression sur Samori, dans son journal de campagne. Il a publié en 1939, « Souvenir d’un Africain au Soudan », un ouvrage de 248 pages, aux éditions Pierre Tisné. C’est à lui qu’on doit la publication d’une grande partie des photographies de Samori en situation de prisonnier.
Le 12 août 1898, Gouraud a reçu son ordre de marche. Il est à la tête de cent bien entraînés. Cinq jours après, il est en mouvement et arrive à Tokola, par la même voie empruntée par Réné Caillé en route pour Tombouctou. Samori est au Sud. Il est proche des territoires anglais de la Sierra Léone d’où il peut acheter des armes modernes. Informé des retombées des dernières victoires des Français dans le Cercle de Sikasso, notamment à Kinian et Sikasso, Samori a concentré ses troupes à Séguéla. Apparemment, il ne veut pas d’un choc frontal. Par différents recoupements, Gouraud estime que Samori disposait de 4.000 soldats équipés de fusils automatiques, de 8000 soldats équipés de fusils à pierre, 2.000 cavaliers en formation très disciplinés. Il estime à près de 120 000 personnes (hommes, femmes, enfants, captifs) qui suivaient la troupe.
L’audace et la surprise
Sur la localisation même de Samori, Gouraud n’a que des informations vagues, mais il sait, par diverses sources, qu’il est sur la bonne voie. Il arrive à Dénifesso. Il croise un Sofa, « le Sofa borgne », qui a fait défection, le 9 septembre ; c’est un indicateur sérieux qui annonce avoir déserté trois jours auparavant. Il a raison parce que certaines des traces du passage de Samori sont encore fraîches : des parcs, des habitations sommaires, de vieilles femmes. Ces informations sont renforcées par les révélations d’un autre soldat fugitif. Ce Sofa confie à Gouraud les motifs de sa désertion, notamment sa lassitude devant l’intransigeance de Samori qui voulait continuer à s’enfoncer dans le sud, alors que visiblement le combat était terminé. Gouraud est prêt du but et presse le pas d’autant qu’il a une idée assez précise du dispositif de Samori. Guélémou est à une quinzaine de kilomètres. C’est là que campe Samori. Il a avec lui sa « dembaya », c’est-à-dire ses femmes et ses enfants. Au-dessus du site se trouve la case de Samori avec beaucoup de monde autour, les vivres manquent, les gens ont faim et supportent mal le climat du sud, les soldats sont démoralisés. Gouraud a pour lui l’effet de la surprise. Pour lui, « l’occasion n’a qu’un cheveu, l’étoile de l’Almamy semble pâlir… ». Il veut de Samori vif, car Samori mort va induire la légende et le mythe. Il est encore résolu : « … risquer un coup d’audace en pénétrant sans coup férir dans le camp de l’almamy, pour s’emparer de sa personne avant qu’il ait pu fuir, convaincu que, lui pris, ses sofas poseront les armes ».
Les ordres sont donnés : à l’aube, le capitaine Gaden (qui a pris les photos après) en escouade s’approche de la porte gardée par Macé Amara, l’un des fils de Samori. Il occupe la place et coupe la circulation.
Le Lieutenant Jacquin et le sergent Bratières traversent le village des femmes et aboutissent au camp de Samori, sans que ne parte un seul coup de feu, sinon l’affaire est dans le lac ; « Pour prendre Samory, il ne nous faut pas un combat. Si heureux qu’il soit, il donnerait à l’Almamy le temps de fuir. Il faut une surprise complète. » à 7 h 12, l’action est enclenchée. La troupe débouche sur une vallée verdoyante, le pas est vif, le souffle retenu.
Subitement, le sofa déserteur arrive à indexer Samori : « c’est Lui ! ». Il est 8 heures et tout se déroule comme prévu. Samori est matinal, il lit son coran quand soudainement, il constate la présence des tirailleurs, les « chéchias rouges ». Le scénario est tel qu’il ne peut s’enfuir ; il est rattrapé par le caporal auxiliaire Faganda Tounkara. Il n’y a pas de doute possible, car Samori est identifiable à sa « haute taille, son vêtement bleu rayé blanc et sa chéchia serrée d’un turban blanc. D’après Gouraud, Samory qui a tenté une fuite a vite été rattrapé par les tirailleurs : « Ilo ! Ilo ! Samory! (Arrête ! arrête ! Samory !) ». C’est la nuit noir en plein jour. Samori pris, tout le monde se rend comme prévu.

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