Ressources halieutiques : L’inquiétude monte chez les pêcheurs

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Les femmes participent également à la pêche

Les acteurs de cette activité déplorent la surexploitation et estiment que la promotion de l’aquaculture et de la pisciculture pourrait contribuer à assurer un approvisionnement régulier des ménages en protéines animales

La filière pêche, un secteur fondamental pour l’économie, regroupe de nombreux et divers acteurs directs et indirects (pêcheurs, restaurateurs, fabricants de pirogue, commerçants de matériel de pêche, vendeurs de glace, etc.) Elle fournit à la fois de la nourriture et de l’emploi à de millier de personnes.
Au-dessus des fleuves, des lacs, des mares et plaines inondées, les Bozos et Somonos rythment l’activité emblématique de la pêche dans notre pays. Hommes polyvalents et en véritables «maîtres de l’eau», ils sillonnent chaque jour l’immensité des plans d’eau à la recherche du poisson indispensable dans l’alimentation de nos compatriotes.
La baisse drastique du nombre de poissons, du niveau d’eau du fleuve Niger, l’attrait des consommateurs pour les poissons importés, l’extraction de sable et gravier dans le lit et sur les berges du fleuve, l’envahissement d’espèces invasives comme la jacinthe d’eau et les ordures sauvages ont engendré de profondes conséquences sur l’activité de la pêche.
Dans la Cité des Balanzans, les pêcheurs ne savent plus où jeter leurs filets et continuent à payer un lourd tribut à la rareté. Désespérés, certains auraient jeté l’éponge. D’autres, par contre gardent encore un réel optimisme.
Dimanche, la lumière limpide du matin venait de chasser la nuit, que le quartier des pécheurs (Somono so en langue bambara), était pris d’assaut par une foule bigarrée de personnes. Une cohorte d’oiseaux migrateurs volait d’un arbuste à l’autre. Le souffle du vent balayait tout : les arbres courbaient l’échine. Au bord du fleuve, des camions-bennes prêts à charger du sable défilaient dans un brouhaha fébrile qui envahissait le lieu. Il faisait nettement frais en ce début de matinée, quand nous embarquions à bord d’une grosse pinasse à moteur en direction du campement des Bozo.
Après quelques minutes de navigation au bruit des vagues, nous arrivons enfin à destination. Komani Tanapo est pêcheur. Un métier qui lui a été transmis par son père, il y a des années. Nous l’avons rencontré de retour de pêche. Vêtu d’un manteau bleu assorti d’un turban et assis sur une pirogue, il vidait une par une les poissons capturés à l’aide d’un filet maillant. Ulcéré par la forte absence des poissons dans l’eau en ce mois de janvier, il explique que la pêche n’est plus ce qu’elle était autrefois, où les pêcheurs remplissaient leurs pirogues de poissons.

LA SOLIDARITÉ TOMBÉE AUX OUBLIETTES- La capture de diverses espèces de poissons : sardines tinèni, silures, capitaines, carpes, clarotes, tilapias, capitaine…nécessite une large gamme d’outils et de techniques que les pêcheurs utilisent au quotidien, selon les périodes d’étiage, de crue et de décrue. Au niveau du matériel, on note les nasses, les filets de pêche maillants dormants, l’épervier, les palangres et bien d’autres. Mama Kourechi a, à son actif, 13 ans d’expérience dans le domaine de la pêche. Engourdi par le froid, il déplore le coût exorbitant des filets et la vétusté des pirogues. Le filet qu’il a placé dans l’eau à 2 h du matin comme appât aura permis de récolter juste quelques poissons, sur lesquels vrombissaient des nuées de mouches.
La gente féminine est au premier plan dans la transformation et la commercialisation du poisson. De ce fait, elle est un maillon important du développement de l’économie du pays. Après avoir remis à sa femme les poissons destinés à la vente, quelques minutes plus tard, celle-ci pagayait sur le fleuve pour écouler les prises du jour au niveau du Grand marché de Ségou. L’argent de la vente servira à l’achat du condiment (riz, huile, mil, etc.), le reste de la somme permettra de régler certains besoins de la famille, souligne Mama Kourechi.
Selon Ibrahim Kobala, un autre pêcheur, les meilleurs moments pour larguer les amarres sont l’aube et le crépuscule. Si le barrage de Sélingué joue un rôle important dans la fourniture de l’électricité de la capitale, il donne du fil à retordre aux pêcheurs. Ibrahim Kobala pointe sans ambiguïté la responsabilité de l’infrastructure qui a fortement perturbé la migration des poissons, entrainant la baisse des ressources halieutiques dans certaines zones du pays. Est-ce que ce reportage pourra changer quelque chose à notre situation ? nous demande-t-il.
La quarantaine révolue, quand Kassim Napo plonge dans ses lointains souvenirs de pêche, son visage exprime la gaieté tout d’un coup. «Avant, quand deux pêcheurs se croisaient sur le fleuve Niger, il y avait une solidarité. Ils s’entraidaient mutuellement», explique-t-il avec une pointe de fierté, tout en déplorant que nos jours, ces valeurs sont tombées aux oubliettes. Aussi, Kassim Napo ajoute que le secteur de la pêche était régi par une loi qui déterminait la réglementation des activités de pêche, les conditions de protection et d’exploitation durable des ressources halieutiques, ce qui permettait d’éviter des collisions sanglantes entre les pinasses. Une autre préoccupation qui s’est ajoutée, est l’accroissement du nombre des pêcheurs dans la région. Il affirme en outre, que la pêche n’est plus seulement l’apanage des Bozos et Somonos. Très optimistes, d’autres tribus auraient envahi le secteur qui leur faisait miroiter des gains rapides. L’enthousiasme a été douché par des attentes irréalistes.

clarias et tilapia, espèces de prédilection – La barbe argentée, Mamadou Dembélé, le président de l’Association des pêcheurs résidant au Mali dans la Région de Ségou (APRAM) arbore fièrement une calvitie. Après avoir préparé les détails logistiques, debout sur sa pirogue, il prend le large, sous le regard admiratif de quelques mômes. Il lance à deux reprises l’épervier dans l’eau, avant de remonter son filet. Cependant, pas un seul poisson qui se débattait frénétiquement, la consternation se lisait sur le visage de Mamadou Dembélé.
À en croire le président de l’APRAM-Ségou, la surpêche contribue à amenuiser les ressources halieutiques. Il faut aller plus loin pour trouver un lieu poissonneux, étendre ses filets et pouvoir espérer maximiser ses captures. Avec l’amenuisement des ressources halieutiques, il estime qu’il est dur de subvenir aux besoins de la famille. L’utilisation des filets à petites mailles (inférieur à trois doigts) présente des risques pour les « bébés poissons ». Le président de l’Association des pêcheurs résidant au Mali précise que ceux qu’il utilise sont de cinq pouces. Chaque jour, il doit user de stratégie et faire face à la pression exercée par certains poissons prédateurs. «Souvent, quand la pêche est fructueuse, je reviens avec des poissons de 100 kg et lorsqu’elle est moins bonne, le butin est de 7 kg», explique notre interlocuteur.
Du point de vue du président de la Fédération régionale des pisciculteurs et aquaculteurs de Ségou, Karamoko Thiero, une meilleure organisation de l’activité de la pêche s’impose. «Il faudrait que tous les pêcheurs soient répertoriés suivant leurs catégories, au niveau local et régional comme la plupart des pisciculteurs», recommande-t-il. Si la population des pêcheurs se déplace en fonction de l’abondance du poisson dans différentes zones, ceci ne doit pas empêcher ces acteurs à aller vers une organisation pour la défense de leurs intérêts, l’échange d’informations, le renforcement de capacités et la recherche de partenaires potentiels.
Karamoko Thiero tient en grande estime l’Association des pêcheurs résidant au Mali regroupant près de 500.000 membres venant de l’ensemble du pays, pour la simple raison qu’elle fait bouger les lignes en perpétuant les liens de solidarité et d’entraide entre tous les pêcheurs. De concert avec l’administration, le groupement veille à une application correcte des législation et réglementation régissant la pêche en tenant compte des coutumes et traditions du pays, tout en impulsant une nouvelle dynamique dans l’activité de pêche, la pisciculture et l’aquaculture. Selon Karamoko Thiero, pour permettre aux espèces halieutiques de se reproduire, il faudrait réduire l’activité de pêche au niveau du fleuve. Cela passe forcément par la pisciculture. C’est ce qu’il s’évertue à faire chaque jour en tant que premier responsable de la Fédération et chef traditionnel des eaux afin d’augmenter la productivité dans un secteur victime de maux pluriels.
Les deux espèces de poissons destinés à la pisciculture dans notre pays sont le clarias et le tilapia. L’élevage se fait à l’aide de cages flottantes, les bassins construits en béton et les bacs hors-sol pour la pisciculture domestique. Comme goulots d’étranglement, il évoque la production des aliments piscicoles et alevins au niveau local.
Le président de la Fédération régionale des pisciculteurs et aquaculteurs de Ségou assure néanmoins que des recherches sont en cours à l’Institut d’économie rurale (IER) pour produire des aliments à poisson à base de nos produits locaux (le maïs, le soja, le sorgho et les sons de mil), ce qui pourrait être une bouffée d’oxygène pour les éleveurs de poissons. En vue d’améliorer le rendement, l’Etat subventionne les pisciculteurs regroupés au sein des organisations faîtières et sociétés coopératives en aliment à poisson depuis trois ans maintenant.
Grâce à l’appui des autorités, en 2019, Karamoko Thiero avait empoissonné une trentaine de mares dans la Région de Ségou en alevins de clarias, sélectionnés par la direction nationale de la pêche. Avec ses innombrables potentialités, la filière pêche devrait contribuer à la souveraineté alimentaire du pays et à la création de richesses. Nonobstant, une convergence d’actions entre les riverains, les collectivités locales et l’État sera déterminante pour préserver nos ressources halieutiques et en tirer un grand bénéfice.

Mamadou SY
Amap-Ségou

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