Salif Berthé : Conteur dans l’âme

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« N’allez pas croire qu’il est facile de parler de soi… », c’est par cette introduction contée que notre interlocuteur commence à répondre à nos questions. Salif Berthé alias l’Oiseau Conteur, comme beaucoup d’artistes, est à l’aise avec le public, mais rechigne à parler de lui-même. Est-ce par timidité ? Plutôt par pudeur, cette qualité qui le rend aussi discret que curieux du monde dont il est devenu un témoin pertinent et, par la grâce de l’humour, impertinent.

Porté par un enthousiasme communicatif et toujours aidé de sa guitare en bandoulière et ou de son Kamalen n’goni, il chante les légendes et raconte les mythes… Maître de la parole, artiste complet et agent culturel engagé, Salif Berthé a conté sur de très nombreuses scènes africaines notamment au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Congo, au Niger, au Sénégal. Il est également sollicité en Europe au Festival de Namur en Belgique, dans plusieurs festivals en France, en Suisse, au Canada et même en Martinique.

Salif Berthé est, de nos jours, président de deux structures : l’Association « Sac-à-Paroles » et la Coopérative culturelle « Ciné-Conte ». Il est également l’initiateur du festival de conte « Ciné-Conte » de Bamako. Ce conteur sait mixer les mots et la musique mandingue.

Âgé de 36 ans, le jeune conteur est passé par l’Institut national des arts (INA). Après cette formation de base en art dramatique et aux techniques de la mise en scène, Salif a décidé de faire des contes par amour pour cet art. C’est comme enseigner les traditions, les leçons de morale et de civisme aussi bien au plus jeunes qu’aux adultes.

En 2014, Salif Berthé a adapté un conte tiré de la tradition des Bambara sur la valeur de l’union au sein de la société. Il a mis en scène de braves garçons représentants huit ethnies du Mali : Arabe, Bambara, Dogon, Peulh, Sénoufo, Soninké, Songhoï, Tamasheq. Il s’agissait, a-t-il expliqué, des fils d’un vieillard qui leur donnait des conseils avant sa mort. Il demanda à chacun d’eux de casser un bâtonnet. Ce que les fils firent sans difficulté. Puis, le père demanda à chacun de briser huit bâtonnets rassemblés. Tous échouèrent. C’est la preuve, dit le vieillard, que quand ils sont unis à l’image des huit bâtonnets rassemblés, ils sont invincibles.

OUTIL PÉDAGOGIQUE- La « Caravane du Conte » a été créée en 2011 par le Goethe-Institut et ses partenaires locaux avec l’objectif de construire un pont entre la tradition orale et la tradition marquée par l’écrit annuel de conte. 0 travers le festival, ils souhaitent également susciter la prise de conscience sur l’entretien, la protection et l’accessibilité de l’oralité, qui forme le fondement et la base de tout savoir. Le festival a été organisé par le Goethe-Institut, en partenariat avec la Compagnie Naforo-Ba. Le conte, c’est le miroir de notre société, explique Salif. Depuis les temps immémoriaux, le conte a toujours servi d’outil pédagogique au sein de la société africaine. Il se définit comme un récit d’aventures imaginaires à vocation didactique. Le conte en Afrique est toujours dit aux jeunes par les anciens à la tombée de la nuit. Il met souvent en scène aussi bien des animaux que des humains et se termine toujours par une leçon de morale.

Le conte souligne les mentalités, révèle les croyances et valorise certaines conduites au niveau de notre société. C’est un véritable cours d’éducation morale. Les contes constituent un véritable trésor culturel de l’humanité. Ils s’adressent à toutes les cultures ; ils parlent de tout ce qui fait l’être humain dans son universalité. Ils permettent de rassembler toute une famille et inculquent aux enfants et à la société la morale, la vertu et le bon comportement au niveau de la communauté. Derrière chaque conte, se trouve une leçon de morale permettant de sensibiliser l’enfant sur le mal et le bien, le méchant et le bon, le malheur et le bonheur.

De nos jours, cette pratique fédératrice n’est plus d’actualité au niveau des grandes familles et même au niveau des villages où, à la tombée de la nuit, on se réunissait autour des grands parents ou même autour du conteur public pour apprendre des leçons de la vie. De nos jours, le conte se fait rare sur les scènes de production artistiques et culturelles au niveau de la diffusion nationale, constate notre interlocuteur. Il ne subit pas le même traitement de diffusion que les autres disciplines artistiques notamment la musique, le théâtre, la danse, les arts plastiques, les cafés et expositions des œuvres littéraires.

CONTES ET TECHNOLOGIES- Avec le développement de la nouvelle technologie et l’évolution de certains secteurs socio-économiques, le conte se professionnalise et n’est plus l’apanage des conteurs traditionnels, et des griots qui sont détenteurs de la tradition orale. Il devient une véritable profession, une activité lucrative qui permet de créer des emplois directs et indirects à travers des séminaires, des festivals et des salons nationaux et internationaux.         Selon Salif Berthé, nos compatriotes pensent toujours que le conte est fait pour les tout-petits. Cette appréciation ne correspond plus aux perspectives des récits. Il n’est pas diffusé comme les autres disciplines parce qu’il est plus social qu’économique. Les promoteurs sont beaucoup plus tentés de soutenir les activités culturelles qui sont monnayables à savoir la musique, la danse, le théâtre, entre autres. « Il y a un manque de volonté politique pour la promotion de cette discipline », déplore l’artiste, ajoutant que c’est pourquoi les festivals de contes ne sont pas organisés au Mali.

Pour lui, contrairement à ce qu’on pouvait, les nouvelles technologies constituent une opportunité pour la promotion des contes. C’est pourquoi, son association, dénommée « Sac-à-Paroles » a pu enregistrer des contes sur des supports qui sont directement consommables par le public à travers le web.  Au Mali, il y a rarement des festivals des contes organisés par les promoteurs ou acteurs culturels. Pourtant, « nous sommes l’un des pays qui organise plus de festivals en Afrique de l’Ouest », constate le conteur. Notre pays organisait dans les années 1990, un festival international de contes : la Grande parole. Après quelques éditions, la manifestation a disparu de la scène. Très peu de gens se souviennent encore de ce qu’elle représentait. Afin de combler le vide, Salif Berthé a créé en 2011, le Festival du conte et de l’oralité «Naamu».

 

Le réseau qui fédère les conteurs

Pour tenter de revitaliser le conte en Afrique, des conteurs du Burkina Faso, du Mali et du Niger tentent de créer en réseau. à l’initiative du Burkinbé François Moïse Bamba, président de l’Association « La maison de la parole » de Bobo Dioulasso, Afrifogo a ainsi vu le jour l’an dernier.

Fogo, en langue Bambara, signifie la place publique, l’arène ou tout simplement l’espace où se produisent les artistes. Il se trouve que comme par hasard, le mot possède la même signification aussi bien au Burkina qu’au Niger. D’où le nom Afrique puis Fogo pour le réseau des conteurs du continent, explique le conteur malien Salif Berthé.

Comme première activité, ils ont décidé d’évaluer les besoins et les attentes des conteurs des trois pays. Trois ateliers ont ainsi été organisés dans chacun des pays. Ce qui permettra de savoir exactement ce qu’il y a lieu de faire pour sortir le conte de l’ornière. C’est ainsi que l’atelier de détection des besoins en formations des conteurs a eu lieu à Bamako du 30 juillet au 23 août dernier.

Le coordinateur général de cette plateforme, François Moïse Bamba, a suivi et animé les ateliers des trois pays en collaboration avec chacun des coordinateurs nationaux : Abdulai Ouédrago pour le Burkina Faso, Ado Saleh Mahamat pour le Niger et Salif Berthé pour le Mali.

Les participants aux ateliers avaient différents profils : conteurs professionnels et conteurs amateurs, instituteurs d’écoles élémentaires, professeurs de collèges ou lycées, directeurs d’écoles, militants associatifs dans le domaine de l’oralité.

Comme besoin transversaux, il y a comment promouvoir le conte ? Faut-il promouvoir le conte dans son contexte traditionnel ? Comment mettre en place la collaboration entre enseignants et conteurs ? Quel parallèle entre pratique et théorie ? Faut-il revenir à la pratique du conte dans l’espace populaire ?

Pour les conteurs, il faut revoir la formation en techniques de mise en scène et la technique du conteur ; trouver des espaces de prestations. Ils éprouvent des difficultés à trouver des recueils, des répertoires écrits des conteurs édités en France, entre autres.

Y. D

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