Salons de coiffure : La période de vache maigre

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Avec la pandémie du coronavirus, les promoteurs de salons broient du noir. Certains ont fermé boutique par mesure de précaution, d’autres cherchent leur souffle

Nous sommes à la 16è rue Badialan III sur une route pavée à sens unique. Des dizaines de motos garées et une armada de filles attendent devant un salon de coiffure qui, à première vue, est attrayant. Il s’agit de « Fatim coiffure », un salon plus ou moins délabré qui n’a qu’un comptoir, un ventilateur et deux chaises trouées. Malgré, cette image peu reluisante, Fatim jouit d’une clientèle fidèle qui est majoritairement jeune.
Elle travaille avec un jeune homme, d’une vingtaine d’années, nommé Solo. Ce dernier fait le tatouage. Ce mercredi, la terrasse du salon refuse du monde. Parmi la cohorte, seules deux personnes étaient des clientes, notamment une femme mariée, venue faire des manucures et une demoiselle d’honneur pour se mettre des faux cils.
En fait, cet espace sert plus de lieu de détente que de travail actuellement. La patronne des lieux vient de faire un salâm final de la prière de asr (16h). Ce salut, elle s’en passe très souvent dans les moments de fortes sollicitations. Ses gros yeux ne cessent de clignoter. Son surpoids, les conséquences des produits éclaircissants sur sa peau et la température infernale de ce mois d’avril, empirent la situation pour elle. Soudain, elle se vautre dans une chaise en inspirant un gros coup d’air. Fatim nous confie volontiers la morosité qui caractérise le secteur de la coiffure en cette période de coronavirus. « Ça ne va pas du tout, le marché est lent, parce que les gens ont peur de la propagation du virus. Nous n’accueillons qu’un ou deux clients par jour », se lamente la patronne du salon. Selon elle, les Maliennes n’ont pas la culture de se faire belles pour rester à la maison.
« Si tu vois qu’elles se coiffent, c’est qu’elles ont l’intention d’aller quelque part. Hors les cérémonies se font rares, il n’y a plus de virées nocturnes à cause du couvre-feu et peu de gens vont au travail en ce moment », regrette Fatim. Les salons de coiffure sont, actuellement, en butte à la paralysie due à la crise sanitaire. « Je te jure, je n’ai pas pu honorer, ce mois-ci, la location du salon et les tontines auxquelles je participe. C’est mon co-locateur qui a payé pour nous deux cette fois-ci. Demande-lui, le voilà à côté », nous montre-t-elle du doigt son bienfaiteur.
Pour cette coiffeuse, le coronavirus est venu leur causer du tort, porter un sérieux coup sur leur économie. « Nous supportons des charges : des familles à nourrir, des engagements à honorer, et des dettes à rembourser ». Selon ses explications, Solo son co-locateur qui savourait le thé avec ses amis sous l’arbre d’à côté, venait de recevoir sa première cliente de la journée. Le tatoueur a préféré s’abstenir de tout commentaire. « C’est pendant ce mois que nous enregistrons, d’habitude, de nombreux mariages. Cela nous permet de gagner assez pour couvrir nos dépenses et faire face à celles du prochain mois (Ramadan) qui est une période de vache maigre pour les coiffeuses », dit-elle.

RARETE DES CLIENTS. Au même moment, Collette, une jeune dame au teint rayonnant ramasse ses articles un à un et se prépare à fermer sa boutique d’articles divers. Son magasin fait face au salon de coiffure de Fatim. Gérante, elle vend des matériels de coiffure, de couture, des pommades, des chaussures des sacs, des chemises etc… « Pas de marché ! Je viens de passer la journée et repartir sans un client parfois », nous lance-t-elle. « Avant-hier, une fille est venue acheter 3 pagnes différents, de marque « Hitarget » à 18.000 Fcfa, une aubaine à mes yeux. Avant le coronavirus, le marché était lent, mais maintenant ça s’est complètement arrêté », déplore notre interlocutrice. Ajoutant qu’elle habite jusqu’à Dialakorodji et a tout intérêt à se mettre en route si elle veut y arriver avant l’heure du couvre-feu.
Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les petites entreprises semblent être les plus touchées. Certaines sont fermées par mesure de précaution et d’autres cherchent un nouveau souffle. A Hamdallaye, « Mariam coiffure », un des plus grands salons de coiffure à Bamako, a d’emblée fermé ses portes par crainte de contagion au coronavirus. Joint au téléphone la promotrice Mariam déclare : « je ne peux m’exposer et exposer les autres. Désolée, le salon est fermé jusqu’à nouvel ordre ». Elle tient à préciser qu’elle est confinée sur ordre de son mari qui est médecin.
Par contre, « Madina coiffure » entend travailler tant que possible. Nous y enregistrons les clientes au compte-gouttes. Juste quelques nouvelles mariées les jeudis et dimanches. à l’intérieur de ce salon, la silhouette d’une Sénégalaise de teint clair avec des mèches ondulées, était en train de rincer une assiette. Elle a aussitôt remis les viandes grillées qu’un trentenaire vient de lui apporter. Malgré la saveur de ce met, elle vient à nous, avec un large sourire. Normal, en ce moment de vache maigre comment laisser filer une cliente d’entre ses mains ! Mais une fois la présentation faite, on la sent déçue mais résignée.
Du coup, elle opte pour rester anonyme. Avec un accent wolof, elle résume : « les temps sont durs. Les clientes se font rares. Auparavant, nous recevions des dizaines de mariées les jours de mariage, mais aujourd’hui nous n’avions que deux à trois mariées par semaine.  Regarde, il n’y a rien ici», rapporte la maquilleuse. C’est pourquoi, elle est la seule à monter la garde, alors qu’elles sont trois à y travailler. D’après la jeune dame, les gens craignent la contagion, et ils n’ont pas tort, mais si ça continue comme ça, nous assisterons à une perte d ‘emplois. Car, elles sont payées au prorata des personnes coiffées par jour.

SPECTRE DU CHÔMAGE. Sur la même pavée à environ 600 m de « Madina coiffure », il y a un salon pas comme les autres, ‘’Kizi fé’’.Toutes les belles filles ou femmes de Bamako connaissent ce nom. Il a fait la pluie et le beau temps depuis des décennies. Ils sont 4 hommes à y travailler, et la clientèle est 100% féminine. Ce salon est spécialisé dans certains modèles.
Des coiffures du nom : « petite tête », « karan », « mise en plis », « coupe carrée » etc… faisaient la classe ou créaient la différence entre les dames. Pour pouvoir se coiffer chez Kizi, il faut se réveiller à 5 heures du matin, et faire la queue. Aujourd’hui, avec la pandémie du Covid-19, la clientèle ne se bouscule pas aux portillons du salon.
Devant le salon, il y a le dispositif de lavage des mains au savon. Trois coiffeurs assis sur la terrasse autour d’un thé et Kizi lui-même est en train de faire la mise en plis à la coupe carrée à une cliente. Un modèle qui demande beaucoup d’attention, il consiste à rouler un bout de cheveux sur le fer électrique dont le coiffeur tire tas par tas. Il ne peut pas se permettre de nous consacrer une minute au risque de brûler la chevelure de sa cliente. D’un geste, il nous renvoie chez ses collègues. Cette infection, analyse Dra un des coiffeurs, a fait fuir nos clientes, pourtant nous avons adopté les mesures d’hygiène, nous désinfectons nos matériels de travail, et lavons régulièrement, les mains au savon ».
D’un air triste et d’une voix basse, il révèle : « nous vivons de ce travail, nous avons tous fondé nos familles dans ce job, moi je l’exerce depuis que j’ai abandonné les bancs dans les années 1997, et je n’ai jamais vécu une période aussi morte que ce moment. » Un sentiment de consternation l’anime visiblement, il se met à compter du bout des doigts le nombre de ses clientes, depuis le début du coronavirus. En somme, la crise sanitaire a impacté les activités des Maliens.
Dans la capitale, certaines personnes ont dû se concentrer sur la quête de quoi nourrir la famille. D’autres ont choisi de rester à l’écart de la foule. Mami, fonctionnaire de son état, est une dame coquette. Pourtant, elle se soucie moins de son apparence et se contente de ses perruques pour cacher ses vieilles tresses, dont elle ne projette pas de renouveler aussitôt.
« Je préfère éviter les endroits publics tels que les salons de coiffure. Surtout que certaines coiffeuses aiment causer quand elles coiffent, cela peut être un moyen de propagation de la maladie», explique-t-elle.
Par ailleurs, K D a l’habitude de se faire belle à l’occasion de la fête de Pâques, mais pour la première fois elle s’abstient de se coiffer par mesure de précaution. Les conséquences de cette pandémie sont ressenties comme le spectre de perte d’emplois, qui plane sur les petites entreprises. La peur de se retrouver au chômage gagne de plus en plus les acteurs du secteur de la coiffure. C’est pourquoi, ils sollicitent l’aide des autorités et des ONG pour éviter une explosion de la pauvreté.

Maïmouna SOW

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