Scolarisation précoce des enfants : Une violation des textes ?

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Nombre de pédagogues estiment qu’il y a des inconvénients à inscrire trop tôt un enfant à l’école, à l’âge de 4 ou 5 ans. À cet âge, soutiennent-ils, l’enfant n’a pas la concentration nécessaire en classe

La scolarisation précoce des enfants n’est pas un phénomène nouveau dans notre pays. Elle a toujours été pratiquée par des parents d’élèves et tolérée par des pédagogues. Certains élèves désignés comme des « auditeurs libres » étaient admis dans les établissements scolaires sans les contraintes, ni les droits des élèves réguliers.
Dans notre pays, les textes exigent que l’enfant soit scolarisé après 6 ans révolus. Mais la réalité est différente, parce que de nombreux parents d’élèves inscrivent très tôt leurs gosses à l’école, notamment à l’âge de 5 ans voire 4 ans pour certains.
Y a-t-il un risque à scolariser très tôt un enfant ? Les pédagogues nous apportent des éléments de réponse. Certains développent des arguments pour. Mais d’autres expliquent que la scolarisation prématurée peut avoir des inconvénients sur le cursus scolaire de l’élève.
Bocary Coulibaly est un psychopédagogue qui officie à la direction nationale de l’éducation préscolaire et spéciale. Ce pédagogue a accepté de partager sa réflexion sur la question. Il relève que la scolarisation précoce est un désavantage pour les enfants. Il estime que la pratique nuit au développement de la petite enfance et l’enfant peut avoir de grandes difficultés à suivre le cursus scolaire.
Le psychopédagogue soutient que le plus souvent, très peu d’enfants scolarisés avant l’âge, arrivent au secondaire (au niveau des lycées ou de l’enseignement technique). Il étaie ses propos par des statistiques. Selon lui, deux tiers des élèves inscrits à l’âge de 5 ans par exemple n’atteignent pas le diplôme d’études fondamentales (DEF). Un tiers dépasse difficilement l’enseignement secondaire. Adja Korotoum Kéita, éducatrice au Centre de développement de la petite enfance (CDPE) Kassé Kéita, partage le point de vue de notre spécialiste de l’éducation préscolaire et spéciale. Elle estime qu’un enfant scolarisé à l’école à 5 ans va s’ennuyer en classe parce qu’il ne serait pas dans des dispositions idoines pour apprendre. Pour elle, l’enfant doit jouer suffisamment avant d’intégrer l’école.
Mme Samaké est institutrice dans un complexe scolaire à Banankabougou. Celle qui encadre une classe de première année explique que les élèves prématurément scolarisés n’ont pas le même degré d’attention que leurs camarades de classe de 6 ans. Elle vit le problème avec son effectif de 21 élèves, dont 18 apprenants de 5 ans. Pour la pédagogue, les 6 ans voire 7 comprennent rapidement les choses, mais apprennent aussi facilement à écrire. Ils sont moins distraits que les 5 ans. Mme Samaké justifie cela, à tort ou à raison, par le fait que les 6 ans ont suffisamment joué au préscolaire. Par contre, les mômes qui sont scolarisés avant l’âge somnolent rapidement comme si leur mémoire se fatiguait vite, explique l’institutrice.

ESPRIT MERCANTILE- Les éducateurs sont unanimes à reconnaître que la période préscolaire est une étape très importante dans la vie d’un enfant. À ce propos, Bocary Coulibaly prévient : « Nous ne devons pas nous référer à l’intelligence de l’enfant, croyant qu’il est apte à faire la première année ». Il invite les parents qui sont trop pressés de faire acquérir des connaissances à leurs enfants à mesurer les risques d’une scolarisation prématurée. Pour lui, il est clair que sevrer un gosse de la petite enfance peut impacter sur sa scolarité. « L’enfant est avant tout la première victime d’une telle situation. Ensuite, la famille aussi en pâtira et même la société », explique le spécialiste en éducation préscolaire et spéciale. Il rappelle l’exigence pour les parents de respecter la maturation des enfants.
M. Traoré est le directeur des études au niveau d’un complexe scolaire à Banankabougou. Lui aussi est d’avis que les enfants précocement scolarisés peinent à abandonner les habitudes trop enfantines dans les classes supérieures. Il cite volontiers l’exemple de son établissement. « Nos élèves de la 9è année sont des illustrations de ce phénomène. On a de sérieux problèmes puisqu’ils manquent de concentration et sont trop distraits », martèle le censeur. Il évoque même une anecdote. Une famille Camara a voulu aller à l’encontre des principes d’une école fondamentale qui n’accepte pas les moins de 6 ans. Le chef de la famille a même menacé l’administration scolaire de retirer tous ses enfants inscrits au niveau de l’établissement si elle refuse de recruter le petit de 5 ans. Mais il a fini par se résigner face à la détermination de l’administration scolaire qui n’entendait pas céder d’un pouce.
Bocary Coulibaly et Adja Korotoum Kéita pointent du doigt l’attitude des promoteurs d’établissements scolaires privés.
Ceux-ci acceptent les élèves avant l’âge de la scolarisation. Est-ce un esprit mercantiliste qui prévaut à ce niveau ou quelles sont les raisons ?
Aminata Coulibaly inscrit tous ses enfants à l’école à 5 ans. Selon elle, cela permet à l’enfant d’atteindre un niveau d’études élevé alors que son âge est moins avancé. Si c’était forcément le cas, son raisonnement serait inattaquable, mais les pédagogues y voient un piège.
Des parents d’élèves semblent faire fi des éventuels inconvénients. Ils vont même jusqu’à mettre sous pression les directeurs d’écoles pour recruter leurs progénitures avant l’âge requis.
Sékou Sanogo, directeur d’une école privée à Kalaban Coro Plateau est convaincu du contraire. Pour lui, la scolarisation précoce est un avantage parce que l’élève termine tôt les études. Ce qui, selon lui, lui permettra de faire le concours de recrutement à la Fonction publique à bas âge. Des appréhensions sur la non orientation des élèves d’un certain âge poussent de plus en plus les parents à scolariser les enfants à 4 ou 5 ans. Mais l’argument est battu en brèche par le psychopédagogue de la direction nationale de l’éducation préscolaire et spéciale. Il explique simplement que depuis quatre ans tous les élèves admis au DEF, quel que soit leur âge, sont orientés.
Il rappelle la nécessité de faire respecter les textes par les conseillers pédagogiques qui doivent se mettre à la sensibilisation au niveau des directeurs d’écoles. « Dans nos doléances, on a suggéré qu’il y ait des plateformes audiovisuelles afin de sensibiliser les parents », dit-il, ajoutant que dans le Programme national d’éducation parentale, des chapitres sont consacrés à la scolarisation de l’enfant et à sa protection.
Les parents d’élève du CDPE Kassé Kéita, à travers des réunions trimestrielles de sensibilisation ont abandonné la scolarisation précoce. Selon Adja Korotoum, les écoles catholiques qui accueillent les mômes de leur CDPE n’acceptent pas les enfants avant 6 ans.
Mohamed D.
DIAWARA

4 comments

  1. Avatar
    Seydou Keita 7 avril, 2020 àt 13:57 Répondre

    C’est déplorable que tous ces enseignants n’ont pas avancé d’arguments psychopédagogiques. Je vous l’explique. L’enfant entre 2 et 7 ans est dans le stade préopératoire de son développement mental. Cela veut dire que son cerveau n’a pas encore atteint un niveau de développement pour comprendre certaines réalités. Il faut ajouter aussi que son langage n’a pas atteint un développement optimal pour traduire les réalités et exprimer sa pensée.
    C’est à partir de 7 ans donc 6 ans révolus que l’enfant atteint mentalement le stade opératoire ou le stade des opérations concrètes. Par exemple, il sait calculer avec des bâtonnets avant de connaître les chiffres qu’il va associer au nombre de bâtonnets. A ce stade de son développement mental il saura traiter concrètement les problèmes mais pas de façon abstraite.
    C’est à partir de 11 ans qu’il commence à appréhender la réalité par abstraction. En ce moment les chiffres remplaceront définitivement les bâtonnets. Ce stade est appelé celui des opérations formelles. Ce stade correspond à un meilleur développement du langage et en général au développement mental de l’enfant.
    Donc inscrire un enfant à l’école pendant qu’il est au stade préopératoire comporte des risques si l’enfant n’est pas naturellement doté d’une intelligence qui lui permet d’appréhender les réalités du stade des opérations concrètes. Par exemple à 5 ans il aura du mal à comprendre certains mots, à faire des calculs.
    Je demande à mes collègues enseignants de se référer à de grands psychopédagogues comme Jean Piaget.
    Merci beaucoup.
    Dr Seydou Keita
    Socioanthropologue

    • L'ESSOR
      L'ESSOR 7 avril, 2020 àt 15:17 Répondre

      Merci à vous Dr Keita pour ces éclairages. Pouvez-vous laissez votre numéro pour qu’on puisse vous contacter pour un autre article sur ce sujet?
      Encore merci et bonne journée
      Bréhima Touré DG AMAP

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