Mali : Ces apprentis chauffeurs qui carburent aux stupéfiants

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Ces jeunes gens pour la plupart sont accrocs au café, à la cigarette et aux boissons alcoolisées

Pour être d’attaque tout au long de la journée, ces jeunes gens «marchent» en ingurgitant des produits hallucinogènes. Ils se procurent facilement de ces dopants et sont, pour la plupart, inconscients des dangers qu’ils courent

Des Sotramas (muni-bus de transport en commun reliant les quartiers de Bamako) se garent en file indienne à maints endroits sur les artères au centre-ville. Les passagers y prennent place et attendent impatiemment le départ. Les apprentis, eux, restent sourds aux appels des clients qui les supplient de donner le signal du départ. L’un d’entre eux est tout feu, tout flamme. «Djélibougou, Doumanzana, Nafadji !», hurle-t-il pour attirer des candidats au départ. Dans le même temps, un autre apprenti tente de convaincre une dame qui hésite à prendre place dans son véhicule. Visiblement, elle ne veut pas s’installer sur les banquettes et attendre longtemps le départ. «Ne baa (ma mère), entrez. Le véhicule est prêt à partir», supplie le jeune apprenti.

Non loin de là, des vendeurs de café servent des clients. L’odeur agréable du café titille les narines. Certains vendeurs de café sont debout derrière leurs tables dans des kiosques. D’autres s’activent sous des parapluies. «Walawala», «sanprin», lit-on sur quelques pavillons. Ces écriteaux, tirés du jargon des apprentis, signifient dynamisme, vigueur au quotidien. Le gros de la clientèle se recrute parmi les apprentis et même les chauffeurs des Sotrama. Ces jeunes gens pour la plupart sont accrocs au café, à la cigarette et aux boissons alcoolisées.

Wara, un vendeur de la place, s’est bâti une réputation dans ce domaine. Un petit sac noir autour du cou, il se tient debout derrière une table où sont exposés pêle-mêle des paquets de cigarettes, des tasses de café, des sachets de vin. Sans compter des boîtes de comprimés «Sedaspir». Des cachets, «peu catholiques», sont disséminés par crainte d’attirer les regards indiscrets.

Wara est sans surprise peu loquace sur ces produits pharmaceutiques. À nos interrogations, il répond par des explications confuses dans lesquelles on retient que ces médicaments, assimilables à des stupéfiants, donnent au café des vertus dionysiaques. Ce qui expliquerait la méfiance des amateurs chaque fois qu’ils aperçoivent un visage peu familier roder dans les parages. Un apprenti, présent sur les lieux, semble importuné par notre présence et nos questions. Il préfère attendre notre départ pour se procurer sa dose matinale. Par crainte de mécontenter la clientèle, le vendeur nous demande de nous éloigner.

DOSES ENIVRANTES- Plus loin, un autre vendeur est assailli par des clients. Chacun voulant être servi le premier. D’autres clients, assis sur des bancs, sirotent du café. «L’unité se vend entre 50 et 100 Fcfa. Le prix varie selon les doses», explique le marchand. Dans le groupe, un jeune apprenti tend un billet de 500 Fcfa pour s’offrir du café noir mélangé à du vin. Interrogé, le garçon reconnaît, sous couvert de l’anonymat, qu’il ne peut pas «marcher» sans cette dose.

«Notre travail demande plus que de l’énergie. C’est très difficile. Ces doses sont souvent nécessaires pour appeler les clients avec ferveur et tenir bon tout au long de la journée», prétend-il. Le café noir mélangé à du vin et à bien d’autres produits ne risquerait-il pas de troubler vos facultés mentales ? «Non ! Au contraire, moi je garde intacte ma lucidité et je réussis à vaincre le sommeil ou la torpeur», répond-il.

Approché, un autre apprenti abonde dans le même sens. «Tous les jours, nous parcourons Bamako de 5 heures à 21 heures. Un apprenti ne doit pas être mou», confie-t-il. Mais, pour lui, le café et le thé suffisent largement pour rester en forme toute la journée. Il se dit convaincu que les drogues mènent tôt ou tard à la démence.

Cette lucidité dont fait montre ce dernier, tranche avec les clichés que l’on colle aux apprentis. Enfants turbulents adeptes des grossièretés, jeunes anticonformistes et irrévérencieux… les sobriquets et les préjugés ne manquent pas à leur sujet.

L’apprenti B semble peu soucieux de ces commentaires que l’on répand sur eux. «Nous ne faisons que notre travail. On n’est pas des délinquants. Ces excitants nous permettent d’être au top de notre niveau physique toute la journée», rétorque-t-il, en reconnaissant tout de même qu’à la longue cela fait souvent vaciller. «C’était lors d’un 31 décembre. On a roulé de jour comme de nuit. C’était du non-stop. J’ai pris du café, des comprimés, en plus de l’alcool. Le lendemain, je n’ai pas pu dormir. J’avais des hallucinations et de violents maux de tête. Je ne prendrai plus jamais de telles doses», jure-t-il.

Chez le chauffeur Sidi, le ton est amer contre les apprentis qui consomment ces produits. «Moi, je ne tolère pas ces choses-là. Quand je vois mon apprenti fumer de la cigarette ou prendre du café noir mélangé à des excitants, je lui dis de chercher un autre patron», tranche le conducteur.

La police laisse-t-elle faire ? Parfois, des policiers s’infiltrent dans le milieu pour sévir contre ces vendeurs de café et des produits prohibés. Une fois, nous confie Samba Bah, il y a eu un cas de ce genre. Un limier en civil est venu et a arrêté quelqu’un qui avait même fait fortune dans cette activité.

Contactée, une source médicale révèle que des apprentis sont parfois reçus dans un état critique dans le centre hospitalier où elle officie. «Il y en a qui arrivent souvent délirants. D’autres avec des convulsions violentes. Et les cas les plus graves, ceux qui arrivent dans le coma. Ces derniers sont transférés au service gastro à l’l’Hôpital Gabriel Touré», confie notre source. Ces dangers ne suffisent pas à les dissuader.

Lassana NASSOKO

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