Tissu « arkila kerka » : De grande valeur, mais menacé de disparition

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A part le bogolan, rares sont nos tissus traditionnels qui arrivent à soutenir la concurrence des textiles modernes. Le tissu « arkila kerka » fait partie de ces joyaux de notre patrimoine très peu exploités.

«Arkila» est un mot peulh qui signifie en français moustiquaire et « kerka »  est le nom du tissu. Aujourd’hui, ce noble tissage peulh n’existe pratiquement que dans les souvenirs d’un groupe restreint de personnes. Le kerka est une étoffe multicolore confectionnée par les tisserands. Il mesure 7 mètres de long et environ 4 mètres de large. Selon Abadi Afel Djiga, tisserand à Médina Coura, non loin de la Maison de la presse, les couleurs qui le composent sont le noir, le blanc, le vert, le jaune, le rouge, l’orange et le bleu. Il est utilisé par les peulh pour orner l’intérieur des chambres et sert aussi de tapis ou de rideau.

Autrefois, se souvient Abadi Afel Djiga, cette étoffe était confectionnée avec de la laine de mouton trempée dans diverses couleurs d’encre et elle était destinée aux enfants des rois. «Maintenant, nous le faisons avec des fils qui sont, comparativement aux laines de moutons, moins attrayants», regrette notre interlocuteur.

Madou Dramé a installé son métier à tisser à Badalabougou au niveau de la corniche aux alentours du Palais de la culture Amadou Hampâté Ba. Il explique que le tissu «arkila kerka» est un élément essentiel du trousseau de la nouvelle mariée.

Son collègue Djiga précise que si la date du mariage est annoncée, le père commande ledit tissu chez le tisserand. Auparavant, rappelle-t-il, les gens offraient un taureau âgé de 1 à 2 ans pour la confection d’un « arkila kerka». Les frais ne se limitaient pas à cela. Quand le tisserand commence le tissage, poursuit Abadi, ses repas quotidiens sont pris en charge par celui qui a fait la commande. Ce repas est constitué de la crème du lait de vache et de la viande provenant d’un animal égorgé pour la circonstance.

Des avantages qui, selon le tisserand Djiga, valent bien la peine car la décoration de ce tissu est l’une des tâches les plus mesquines qui existe dans le tissage. «Quand nous tissons ce modèle, il y a un niveau où on suspend le travail pour exiger au propriétaire du tissu de mettre un animal à notre disposition pour qu’on l’égorge», dit-il en souriant et en expliquant que c’est une étape très difficile qui nécessite une belle motivation. Selon lui, la confection d’arkila kerka peut s’étendre sur 28 à 30 jours. Le jour où, indique Madou Dramé, prend fin la confection du  princier tissu, un autre animal est égorgé.

« Maintenant, nous les producteurs, nous vendons ce tissu à environ 200.000 Fcfa. Par contre chez les revendeurs, le prix varie entre 500.000 et un million Fcfa. La confection se fait sur commande», explique Abadi Afel Djiga. Il assure qu’à Bamako, sur 100 tisserands, il  n’y a que deux qui peuvent confectionner ce tissu complexe. Le tisserand Dramé qui a 30 ans d’expérience, confirme qu’il ne détient pas le secret de la confection du « arkila kerka ». «Son tissage est très mesquin, je ne peux pas le faire»,  avoue-t-il sans gêne.

Son collègue Abadi Afel peut se vanter de profiter des fruits de son art du tissage de «arkila kerka». «L’année passée, j’en ai vendu deux à 210.000 Fcfa chacun à une cliente qui les avait commandés pour des Blancs», révèle-t-il, l’air enjoué. Il ajoute qu’il est plus facile de trouver ce tissu en Occident qu’ici chez nous. « Les Blancs y accordent plus de valeur que nos compatriotes », déplore-t-il.

Le tissu «arkila kerka» est encore prisé par les femmes peulh à Ngouma dans la Région de Mopti pour décorer leurs chambres. L’artisan tisserand affirme fièrement que cette localité abrite encore des jeunes tisserands qui excellent dans la production de ce célèbre textile.

Mohamed D. DIAWARA

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