Village de Bazi Haoussa: La quête identitaire

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En six générations seulement, un courant migratoire parti du Massina profond a essaimé dans la Région de Gao, précisément dans le Cercle d’Ansongo. Pour couper court à plusieurs versions hasardeuses, dont beaucoup de théories consignées par les colonisateurs, un groupe pluridisciplinaire, travaille depuis deux ans à la réalisation d’une véritable monographie du village. Cette esquisse qui fait le lien entre plusieurs réalités sociologiques est indispensable pour l’amorce du développement local.

Une association qui porte le nom des « petits enfants de Chirfo », « Chirfo Hamey » a vu le jour à l’initiative de ressortissants majoritairement de l’actuel Cercle d’Ansongo. L’association œuvre à retracer et à recadrer le parcours historique, physique et biologique de Chirfo, son ancêtre éponyme. L’ancrage est avec Chirfo, car c’est lui qui serait arrivé dans la zone concernée, personnellement où à travers ses descendants. Qu’il soit foulbé et qu’il soit parti du Massina ne fait l’ombre d’un doute. Sa généalogie l’atteste. La voici, en mettant de côté les prononciations rébarbatives.

Chirfo de Hamma, Hamma de Gamma, Gamma de Ounsoumana, Ounsoumana de Foundounka, Foundounka de Ardo et Ardo du Massina. De ce qui nous est revenu son patronyme est Ba.

Qu’est-ce qui a pu se passer ?
à ce qui est rapporté largement, c’est Ardo qui a migré. On situe son départ au moment de l’implantation de la Dina de Sékou Amadou, aux alentours de 1820-1860. Cette période est caractérisée par des bouleversements sociaux et politiques qui ont vu notamment le clan des Barry prendre la suprématie sur les Ardo, les Dicko et leurs alliés. Sékou Amadou était connu pour son rigorisme et son intolérance.

Le point de départ de Ardo, tel que recoupé selon plusieurs versions, nous renvoie inéluctablement au village de Ourongouya, un village de souche du Massina. Aujourd’hui, Ourongoungoya se situe dans la Commune de Toguéré Coumbé, dans l’actuel Cercle de Ténenkou.

De ce foyer, vont émerger les noms de famille qui vont faire le lien entre les générations : Ba, Diallo, Dicko, Sidibé et Cissé. Ces familles sont la trame des populations présentes dans plusieurs directions avant de se retrouver aujourd’hui dans le Cercle d’Ansongo, probablement entre 1850 et 1860.

Entre temps, au fil des métissages, les peuls originels ont quasiment perdu la langue peule. Ce qui peut s’expliquer quand on se situe dans la compréhension des dynamiques sociales à la base des grands déplacements dans l’histoire des peuples. Très généralement, pour diverses raisons diverses qui peuvent être des guerres, des luttes pour le pouvoir, des sècheresses, une intolérance religieuse…. ce sont les hommes qui quittent. Et quand ils quittent, ils laissent derrière eux femmes, enfants et parents, sans jamais perdre la mémoire de leur parcours.

Du coup, il est logique de comprendre que ces hommes, dans la force de l’âge, vont naturellement contracter des alliances, nouer des mariages dans les nouveaux centres d’accueils, avec des femmes autochtones.
Du coup, les enfants qui naissent ont plus de lien avec les mamans qu’avec les pères, comme nous l’enseignent plusieurs théories psycho-sociolinguistiques. Ceci explique que dans le Wassoulou, où la présence des peules ne fait aucun doute, personne ne parle peul.

Ceux qui le parlent l’ont appris ailleurs. C’est cette même explication qui permet de comprendre que les « peuls de Gao et de Gabéro », reconnus comme tels sans doute, parlent tous le songhoy au lieu du peul. Ils ont quasiment la même histoire que Bazi. Du reste beaucoup de Diallo et de Dicko sont devenus Maïga. Soit. La théorie tient du plausible.

Les itinéraires
De Ouroungouya, Chirfo et d’autres auraient suivi plusieurs trajectoires pour plusieurs directions. Dans ce qui nous intéresse, la lignée serait partie d’abord en direction de Boni, dans l’actuel Cercle de Douentza. Y avait-il une explication dans le choix de cette direction ? Pour des raisons qui ne sont pas connues, de nous, le groupe se serait replié pour suivre le fleuve Niger avec des grandes étapes plus ou moins connues : Diré, Ha, Ouani, Tondibi, Forgo, Hamakouladji, Seyna, Gabéro, Gargouna, Bara, Tabango, Bari Sadji, Kareybandia, Badji Gourma, Badji Haoussa, Lelehoye…..au Tchad et jusqu’au Soudan.
Les migrants vont cohabiter avec des sonrai déjà présents des villages de Banèye, Allouga, Djichini, Hantienneye, Goussouri, Lellehoye, tous sur la rive droite.

Une création récente
Le village de Bazi Haoussa lui-même est de création très récente. Des sources avancent l’année 1850 en provenance d’une cinquantaine de kilomètres en aval de Gao. Ce sont les colonisateurs qui ont installé, si on peut dire, le village dans son environnement actuel, en 1900. Il faut alors rappeler que un an auparavant, les habitants qui étaient sur la rive droite ont mis fins aux jours du Caporal Djigui Traoré, un tirailleur colonial. à l’époque, on ne parlait pas de village mais plutôt d’un regroupement organisé autour du patriarche Al Fizazi Haddou. Il sera fusillé publiquement ; parce que ; ni lui ; ni les autres n’ont désigné les coupables de l’assassinat de Djigui Traoré. En conséquence, après que le patriarche eût été passé par les armes, les colons imposèrent à la population une lourde amende constituée de bovidés.

Depuis, les relations entre Bazi et l’administration ont été toujours bâties dans la méfiance au point de constituer pour les administrateurs coloniaux une doctrine : « il faut faire attention aux gens de Bazi, ils sont effrontés ». Il leur a été appliqué le principe d’une administration directe.

C’est seulement en 1906 que Bazi Haoussa sera érigé en village avec l’intronisation de Hammadi Diddi, comme premier chef. Et même là, il faut faire un recours à l’histoire de la migration des clans qui se sont retrouvés sur les lieux. Il y en avait six désignés et connus de nos jours ainsi qu’il suit : Mansalah, Dambèye, Fatéri, Nouhoun Koyré, Bourrèye et Hamakouladi. Ce sont ces clans qui existent toujours, même si on n’y prête pas attention, ils sont les « Hédéras », et les « Hédéras bonkoyni », les clans et les chefs de clans qui avaient encore leur place dans le choix du chef de village et de ses conseillers.

La deuxième conséquence de l’assassinat du garde Djigui Traoré a été que, dans le soupçon, le colonisateur a cru trouver lui-même les coupables. Ce sont les présumés coupables qui ont été déplacés sur le site qui a servi de base à la nouvelle formation humaine. Il se situe au bord du fleuve, juste à côté de la maisonnette construite par le service des travaux publics. C’est là aussi le premier cimetière ; c’est là, le tombeau du marabout connu sous le nom de « Alpha Béro », le « grand marabout ».

Là aussi, il faut voir les intérêts stratégiques du colonisateur. La création d’un nouveau village, lui permettait de lutter contre l’insécurité générée par les fauves et les razzias des tamachek qui perturbaient la quiétude du village de Tabango, un très vieux village dont l’histoire permet de comprendre certains des enjeux stratégiques de l’empire songhoy.

Ce ne sont là que quelques facettes de la prodigieuse histoire de l’ancêtre Chirfo. Il est donc possible de bâtir sur cette figure un groupe de recherche pluridisciplinaire.Pour se convaincre de cette origine foulbé, il faut juste décortiquer la formation du mot à la base du village de « Badji Haoussa » ou « Badji Gourma ».

Apparemment, cette orthographe est récente, car datant de la colonisation. Il semble que le village se désignait par le nom du patriarche autour duquel la population s’organisait. Ce patriarche était un « Ba », donc son village « les enfants de Ba ». L’interprète qui accompagnait les Français venait de Tombouctou, une zone où le « Izé » qui veut dire enfant se prononce « Idié » ; ainsi « Ba Izeye » est devenu « Ba Idjé ».

C’est ainsi que nous avons et depuis « Badji- Haoussa » et « Badji Gourma ». C’est aussi ce qui s’est passé pour le village de Sinzani devenu Sansanding dans les documents administratifs. Ici, l’interprète était Kassonké et dans le kassonkén, « Sinzani », le petit enclos, se dit « Sansandin » !!!

La perspective de recherche est intéressante. Bien perçue, elle pourrait aboutir à une nouvelle présentation des monographies de l’ensemble de la région.

L’enjeu est de remonter à la source, ce qui nécessite la collaboration des populations de Ouroungoya et du Massina où les griots ont encore la mémoire de plusieurs évènements.

Reconstruire le parcours de Chirfo est une tâche ardue dans un contexte où la tradition orale n’a été ni suffisamment documentée, ni structurellement consignée. L’absence de griots en constitue le handicap de taille.

Pour le moment, il y a les productions intellectuelles de plusieurs auteurs sur le Massina. Les archives coloniales sont riches de plusieurs documents, mais rien ne vaut la mémoire, la véritable mémoire des peuples. C’est à la recherche de cette mémoire que nous sommes. C’est surtout pour couper court à plusieurs approximations et enclencher l’indispensable recherche identitaire, à même d’impulser le développement.

Nous sommes à l’écoute de toutes les versions. Nous sommes à la recherche de toute sorte de documentations. Les parents qui sont restés sur place, dans l’actuel Ourongouya, Diafarabé et dans toute la zone seront d’une grande contribution pour la réécriture de notre histoire commune.

Dr I. M.

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