Violences faites aux femmes : CES VIES BRISÉES

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En délicatesse dans le domicile conjugal ou en rupture de ban avec
la famille, femmes et jeunes filles se retrouvent souvent rejetées par les leurs. Confrontées ainsi aux violences basées sur le genre, elles sont accueillies par l’APDF qui leur procure prise en charge, réconfort et appui pour rentrer dans leurs droits
Samedi 26 mai, tôt le matin. A l’ACI 2000, quartier chic de Bamako et centre des affaires, les rues ne sont pas encore animées. Quelques rares commerces ont soulevé leurs rideaux de fer. Assis devant les portails d’immeubles imposants et de demeures cossues, des vigiles semblent somnoler. Le soleil pointe déjà à l’horizon avec vigueur, en ce onzième jour du mois de Ramadan. A un jet de pierre du siège de la Banque malienne de solidarité (BMS), trône un bâtiment de deux niveaux. C’est le siège de l’APDF (Association pour le progrès et la défense des femmes). Créée en 1991 par Fatoumata Siré Diakité, l’APDF œuvre dans la formation et l’information des femmes sur leurs droits et sur les textes juridiques nationaux et internationaux qui les concernent. À cela s’ajoute la lutte contre les différentes formes de violences faites aux femmes et notamment contre les mutilations génitales féminines. L’APDF encourage également les femmes à prendre conscience et à assumer leur rôle dans le développement socio-économique et politique du pays.
La cour grouille de monde, malgré l’heure matinale. Des adolescentes sont en grande discussion à l’ombre d’un mur. Plus loin, une dizaine de femmes sont en train d’apprendre la teinture sur des tissus. L’odeur de la soude caustique agresse les narines. Sous un hangar en tôle ondulée, cinq dames sont occupées à emballer des produits locaux qu’elles ont elles-mêmes transformés.
Elles ont appris des techniques de transformation du fonio, du tamarin, du pain de singe, du persil, de l’oignon, etc. Le bâtiment central abrite des bureaux et des dortoirs. Femmes et enfants, en nombre, occupent les lieux. Quelques dames donnent des coups de balais pour ramasser des ordures qui trainent dans les couloirs.
C’est dans cette ambiance que l’APDF accueille les femmes en difficulté dans leurs foyers ou des jeunes filles en rupture de ban avec leurs familles. Ces femmes victimes de Violences basées sur le genre (VBG) ne restent pas ici à se tourner les pouces. Elles apprennent des métiers pour être capables de mener des activités génératrices de revenus (AGR) et s’ouvrir ultérieurement la voie de l’autonomisation financière. Pour le financement des activités du centre d’accueil, l’APDF bénéficie du soutien de plusieurs organisations partenaires dont ONU-Femmes, l’Unicef, etc. Selon Mme Diawara Bintou Coulibaly, l’actuelle présidente de l’APDF -la fondatrice est décédée en octobre 2016-, la prise en charge des femmes hébergées au niveau du centre coûte entre 25 et 30 millions de Fcfa par an.
L’association ne regarde pas dans les dépenses depuis bientôt 30 ans pour faire de ce centre d’accueil un cadre salvateur pour les femmes victimes pour la plupart de mariages forcés et précoces, de coups et blessures, d’agressions sexuelles et morales, d’expropriations des biens des défunts maris, d’expulsions du domicile conjugal, etc. Confrontées à ces difficultés qui les plongent dans un désarroi sans nom, ces mères, ces jeunes femmes et jeunes filles, se réfugient dans les locaux de l’APDF. Accueillies à bras ouverts, orientées, conseillées, logées, nourries, soignées, formées, certaines de ces pensionnaires peuvent rester dans ce centre d’accueil pendant des années.
CHAMBRES CONFORTABLES – C’est le cas de Kadi (le nom a été modifié), l’une de la vingtaine de femmes qui y vivent avec leurs enfants au niveau des dortoirs. Les chambres communes, situées au rez-de-chaussée, sont confortables. Chaque chambre compte 3 à 4 lits en bois rembourrés de matelas. Les occupants disposent aussi d’armoires pour leurs habits et autres effets personnels. La quadragénaire Kadi habite ici depuis plus deux ans avec ses trois enfants, dont deux filles. Elle vient de terminer de servir le petit déjeuner qu’elle prépare tous les matins. Les pensionnaires se sont partagé les tâches domestiques. Certaines s’occupent du nettoiement des locaux. D’autres donnent des cours aux enfants. Pas de temps ici pour l’oisiveté. Toutes ces femmes ont en partage le poids de l’injustice dont elles sont victimes de la part de leurs proches. Chacune d’elles espère une réparation du tort à elle causé soit par un époux ou soit par des parents.
L’histoire de Kadi est emblématique de la cruauté dont notre société peut se rendre coupable souvent à l’égard des femmes. Après le décès de son mari, elle a été expulsée du domicile conjugal et expropriée de tous les biens de son défunt époux. Elle vit un profond traumatisme. C’est à l’âge de 14 ans que Kadi épousa, en 1990, son cousin germain conformément à la volonté de son père. Des témoins rappellent que le jeune marié, «un homme intègre», était fauché à l’époque. Comme il serait écrit quelque part que Dieu sait récompenser et à juste titre les personnes correctes, l’époux de Kadi émigra en Angola où il s’installa et fit fortune. Il possédait au Mali des biens mobiliers et immobiliers. Kadi faisait la navette entre le Mali et l’Angola pendant de longues années. Début 2016, son conjoint mourut en Angola en sa présence et de celle d’une seconde épouse, elle aussi mère de trois enfants. Aux dires de Kadi, cette dernière n’était pas unie à l’époux commun par un acte de mariage civil.
Kadi est restée en Angola pour la période de veuvage. Pendant ce temps, elle a envoyé les affaires de son défunt mari au pays. Sa belle-mère qui recevait les bagages, en a profité pour subtiliser tous les documents d’identification des biens de son fils. Elle a même fait disparaître les documents de filiation des enfants. Avant le retour de Kadi au bercail, la belle-mère a vendu des biens mobiliers et immobiliers du défunt.
Elle n’a épargné que la maison que le défunt avait construite à Djikoroni-Para, un quartier de Bamako. A son retour, Kadi y a élu domicile avec ses enfants. Privée du soutien de sa belle-famille, elle a dû vendre tous ses bijoux pour subvenir aux besoins de ses enfants. Une année après le décès de son mari, le jeune frère de celui-ci débarqua des Etats-Unis, et ne tarda pas à déclarer sa flamme pour Kadi. Il voulait faire de la veuve de son grand frère une troisième épouse. «J’ai alors demandé à être édifiée par rapport à la situation des dossiers de mes enfants et des biens de mon mari, avant de m’engager avec lui», rapporte la quadragénaire, en fondant en larmes.
AGRESSIONS PHYSIQUES ET VERBALES – Le soupirant prit cette exigence comme une offense, et décida de lui faire la guerre. C’est alors que débuta le calvaire de Kadi. Son beau-frère ne lui épargnait pas des agressions physiques, verbales et morales, dans le but, peut-être, de l’amener à reconsidérer sa position. Lorsqu’il comprit qu’il n’obtiendra pas gain de cause, il entreprit avec l’aide de sa mère, de faire payer à Kadi son refus de convoler en justes noces. Les titres de propriété du défunt seront transférés au nom du jeune frère, avec la complicité des agents véreux de l’Etat. Les beaux-parents obtiendront également au Tribunal de la Commune IV du District de Bamako une décision d’expulsion à l’encontre de Kadi. Un beau matin, des huissiers sont venus mettre ses affaires dehors. Parmi les voisins ayant assisté à la scène impuissants et meurtris, il se trouvait une dame qui a appelé au téléphone la présidente de l’APDF, Fatoumata Siré Diakité. Cette figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes au Mali acceptera d’héberger Kadi et ses enfants au centre d’accueil de son association, en mars 2016. «Notre prise en charge est assurée par l’APDF. Nous bénéficions de tous les soins, y compris les frais scolaires et de transport de mes enfants», confirme Kadi. L’APDF ne se contente pas d’accueillir et de prendre Kadi et ses enfants. L’association ferraille aussi pour la remettre dans ses droits. Mme Diarisso Mariam Traoré, conseillère juridique de l’APDF, assure que Kadi est loin de tout perdre. «Le jugement d’hérédité considère Kadi comme l’héritière de son défunt époux. Tous les biens dissimulés ont été identifiés. Le reste du processus suit son cours», explique la juriste.
Si Kadi peut espérer voir le bout du tunnel un jour, tel n’est pas le cas de Fati (un nom d’emprunt) qui vit sa quatorzième année au centre d’accueil de l’APDF. Visiblement, elle a réussi à surmonter le traumatisme qui l’a amenée ici. Petite de taille, souriante, elle joue même les conseillères pour les nouvelles venues. «Je peux écrire un livre entier sur le quotidien de nous les femmes vivant au niveau du centre d’accueil», rigole-t-elle, en continuant à nettoyer les bureaux et les armoires. Quant aux enfants vivant au centre d’accueil, ils ne semblent pas trop souffrir des déchirures qui ont chassé leurs mamans des domiciles conjugaux. Visiblement épanouis, ils s’expriment bien en français. Les jeunes garçons du groupe n’ont qu’un rêve : venger leurs mamans.
Cheick M. TRAORÉ

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